Juliette Binoche transcende le premier film de Sylvie Testud
FABIENNE BRADFER
mercredi 22 février 2012, 09:32
Tour à tour tragique et burlesque, terrorisée et rieuse, désespérée et enfantine, l'actrice transcende « La vie d'une autre », la première réalisation de Sylvie Testud. Un entretien de Fabienne Bradfer
Faire parler le corps en lui rendant son âme. Juliette Binoche en a fait sa manière d'être et d'incarner. Au théâtre, dans la danse, au cinéma. C'est même une affaire spirituelle pour elle. Du coup, on sait qu'en la rencontrant pour « La vie d'une autre », de Sylvie Testud, on va s'offrir une vraie conversation. Avec, évidemment, d'immenses éclats de rire car Juliette n'a jamais vraiment quitté l'enfance.
Actrice, vous êtes toujours dans la vie d'une autre en fait
Effectivement et en même temps très en moi-même. Car un acteur doit relier ses rôles à ce qu'il est. Je pense qu'on est deux à l'intérieur de soi : dialogue intérieur entre soi et ses intuitions. Cette relation interne est en mouvement.
Vous gardez toujours pied ?
Non. Mais il faut perdre pied. Pour arriver à une limite et ne plus savoir. Il faut avoir ce courage. C'est pour cela que j'ai besoin d'avoir un metteur en scène. C'est un garde-fou qui me dira si ce n'est pas bien, si c'est complètement fou, si ça va trop loin. Car je ne peux pas me voir. Or, l'acte de jouer, c'est quand même de s'oublier. C'est pourquoi le garde-fou doit être tel un frère qui est proche et fait attention à moi.
Mais certains réalisateurs incitent à aller très loin. Jusqu'à se perdre. C'est Leos Carax à l'époque des « Amants du Pont-Neuf » mais aussi un film à venir : « Camille Claudel », de Bruno Dumont. Le personnage même de Camille induit cela, non ?
Avec elle, c'est comme une évidence. À 16 ans, J'avais lu le livre d'Anne Delbée, « Une femme, Camille Claudel », puis j'avais vu son spectacle et cela m'a marqué. J'y voyais une figure de proue de l'artiste ayant le feu génial en elle. Plus tard, je me suis reconnu en ça. Que Bruno Dumont me propose ce rôle ne m'a pas étonnée. D'autant que Camille Claudel devient l'archétype de l'artiste par rapport à une société. Comment on l'a rejetée. Comment elle s'est recroquevillée. Comment elle a lutté jusqu'au bout. Mais je n'aime pas jouer sur la folie. J'aime les extrêmes quand il s'agit de création. Perdre pied oui mais pour que naisse quelque chose à travers moi qui est nouveau.
Vous pratiquez votre métier comme un sportif
Jouer a avoir avec le sport de haut niveau. Ça exige d'être concentré, tenir, être dans les émotions, plonger, revenir, plonger, revenir et savoir comment on s'appelle à la fin de la journée ! On est dans des extrêmes physiques et mentaux. Il faut être très solide.
On sent en vous une force d'abandon et en même temps quelque chose de fondamentalement terrien. D'où cela vient-il ?
Je suis née comme ça. Puis je me suis forgée par mes choix. C'est une force et une fragilité. Et je m'en sers pour créer. Je travaille parfois avec une coach avec qui je fais malgré tout un travail de thérapie profond à chaque fois. Car en analysant un scénario, on fait forcément référence à des choses intimes. Et on est forcé d'être face à soi-même, ses faiblesses, ses manques On essaie d'approcher qui on est. Grâce au coach, aux rôles, aux metteurs en scène, je me vois mieux.
Vous aimez vous voir à l'écran ?
J'ai plus de facilité à me regarder dans le miroir que dans un film. Ce n'est pas une question d'impudeur mais cela fait bizarre de se voir dans ses émotions car dans la vie, on ne se voit jamais ainsi.
Votre rapport avec vos rôles ?
Je les aime tous. Certains ont été plus difficiles mais ils font tous partie de ma famille. J'ai donc une grande famille ! Chaque personnage est lié à une étape de ma vie et on ne peut pas répudier une étape de sa vie.
Votre sur vous définit avec un joli mot : exploratrice. Au-delà des frontières et des langues témoigne votre filmographie.
C'est essentiel. Il suffit d'aller vers, initier. J'ai toujours été convaincue que tout est possible. Enfant, mon imagination était forte et cela m'a sauvé. Le jeu était le lieu des possibles et de la survie. Le jeu est une préparation à la vie. Moi, j'ai besoin d'être transformée, bousculée par ce que je vois. Sinon, ça ne sert à rien. Du coup, je suis très sélective.
Votre Terre d'exploration, c'est l'humain. Donc c'est sans fin. Rassurant ?
Oui. Ça dédramatise le présent et ça me déresponsabilise ! Je fais partie d'un tout plus grand que moi. Donc, moins d'angoisses. Ce n'est pas moi le maître mais je choisis ma vie. Être dans l'infini est déjà une question spirituelle.
Et quand vous refusez « Jurassic Park », de Spielberg, pour « Bleu », de Kieslowski, c'est ?
Ce n'est pas des choix faciles car pas très commerciaux. Mais je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas dire oui à ce que je ne crois pas. Car après, il s'agit d'incarner ! L'acteur est une vie de foi. Il doit faire croire à son corps que ce qu'il lui arrive est vrai. Si on n'y croit pas dès le départ comment voulez-vous transformer votre corps et être crédible ?! Il faut risquer sinon à quoi bon.
Que dirait la petite Juliette à la femme que vous êtes ?
Elle est toujours là, je vous rassure ! Même très présente. Ce n'est pas facile de vivre avec. Car les moments émotionnels les plus forts sont dans cette petite fille.
Et la petite fille vous demande-t-elle à quand votre propre film ?
Très bonne question à laquelle je dois faire face ! J'ai l'idée d'un film sur le rapport entre une fille et son père. Mais un film ne peut pas être un règlement de compte. Pour ça, il faut une maturité, une connaissance de soi. J'y travaille.
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Qu'est ce que cela veut dire, "transcender" un film?