« Un film, ça révèle les faces cachées des gens »
DIDIER STIERS
mercredi 22 février 2012, 10:59
Après « Snabba cash », Daniel Espinosa a tourné « Safe house », son premier « film américain »... Un entretien de Didier Stiers
AFP
Après avoir été conducteur de train fou, Denzel Washington joue le rôle d'un dangereux prisonnier que la CIA souhaite rapatrier après l'avoir mis à l'abri dans une planque. Vous vous en doutez : ce plan va très vite être bouleversé
C'est en 2010 que Daniel Espinosa se fait remarquer auprès d'un très large public : si cette année-là, Snabba cash, son troisième long-métrage, rencontre de bonnes critiques, il s'installe tout en haut du box-office suédois et devient à cette occasion le premier film au monde à détrôner l'impérial Avatar de James Cameron. « Je crois que c'est ça qui a dû attirer l'intérêt, commente rétrospectivement le réalisateur, 30 ans à l'époque. Je pense que parvenir à battre James Cameron, ça n'arrive qu'une fois dans votre vie. Snabba cash a aussi été projeté au festival du film de Berlin. Le fait qu'il y ait eu cette concurrence avec Avatar a, j'imagine, poussé pas mal d'Américains à aller voir le film. Mon téléphone a alors commencé à sonner souvent, c'était des agents américains. J'ai d'abord cru à des blagues, jusqu'au moment où certains sont arrivés à Stockholm pour me voir. Sur le coup, j'ai trouvé ça absurde ! »
N'empêche, Daniel Espinosa se choisit un manager et un agent, puis se retrouve à bord d'un vol pour les Etats-Unis. Où une quarantaine de scénarios lui sont remis. « J'ai tout lu, assure-t-il. En les lisant, je me demandais comment j'allais prendre ma décision, et surtout, ce qui me déciderait ». Sa réflexion tourne alors autour de deux arguments : les films réalisés avant Snabba cash relevaient purement du cinéma d'auteur, en plus d'être essentiellement des études de caractères. « Quand j'ai réalisé Snabba cash, je me suis aperçu que j'avais aussi raconté une histoire. Par conséquent, je me suis dit qu'un des éléments qui pourraient me décider à faire un film là-bas serait de trouver une histoire vécue par des personnages archétypaux. Mais menée sur un rythme plus élevé. Et j'étais curieux de savoir si après coup, je me reconnaîtrais encore, ou si je retrouverais mon style. Vous savez, nous les réalisateurs n'avons la possibilité de tourner que tous les deux ans ; pouvoir évoluer ou se connaître mieux est du coup quelque chose d'essentiel à mes yeux. »
Comment travailler avec des archétypes sans tomber dans les clichés ou les stéréotypes ? Il suffit de croire aux personnages que l'on met en scène, aux conflits ou aux grandes questions par lesquels ils sont pris. « Avec Denzel, il n'y a pas de risque. Il vient aussi du théâtre, et il sait parfaitement comment donner de la justesse, une vérité, à ces questions-là ». Pour la petite histoire, Espinosa rêvait d'avoir Denzel Washington dans le rôle de Tobin Frost, espion de la CIA devenu traître, tout en pensant ne jamais y arriver. Une semaine après avoir dit « oui » à ses commanditaires américains, il rencontrait l'acteur
L'expérience constitue à coup sûr un changement par rapport aux conditions de tournage vécues précédemment. Avec les comédiens, par exemple, tous amateurs dans le film qui lui a servi de passeport pour les States. « J'avais dû les laisser improviser un maximum, le temps qu'ils trouvent la bonne manière de s'exprimer. En 2007, pour Outside love par contre, nous n'avions pas changé une ligne du scénario. Pour moi, c'était un challenge, un peu comme si je devais faire jouer du Shakespeare ». Pour Safe house, les scènes ont aussi été tournées telles qu'elles avaient été écrites. Du moins, dans un premier temps : « Je ne les gardais que si je sentais les acteurs aussi près que possible des personnages tels que je les voyais. Quand j'ai une scène, je sais quelle est sa vérité, quelle question dramatique elle doit poser, et c'est juste ça que je veux atteindre. Je me fiche alors de savoir si le scénariste n'est pas content, si je dois en réécrire la moitié ou si les acteurs proposent d'autres dialogues. Le but, c'est vraiment d'atteindre cette quintessence. »
Tourner dans le dos des acteurs
Né en Suède, Daniel Espinosa sort en 2003 de l'école nationale de cinéma du Danemark, un diplôme de réalisateur dans la poche. Huit ans plus tard, il est allé poser ses caméras en Afrique du Sud, à Paris et à Washington. Quand on lui parle du « rêve américain » du réalisateur né dans le Vieux Monde, il jure qu'il ne quittera jamais son pays, où sont ses proches et ses amis. « Certains sont allés là-bas et y ont imprimé leur marque, comme Alfonso Cuarón, Fernando Mereilles, Iñárritu, Greengrass, Nolan Ces gens ont ouvert des perspectives. Ils sont mes idoles, qui entretiennent mes espoirs. Mais en même temps, c'est comme dans une histoire d'amour : si vous voulez quelqu'un trop fort, ça ne marche pas, c'est quelque chose de mutuel qui doit s'installer. »
« En même temps, vous avez des réalisateurs très intéressants, comme Tomas Alfredson, qui n'ont pas du tout ce style « européen », ou un Nicolas Winding Refn dont les références sont plutôt dans la série B des années 80. Personnellement, je ne voulais pas trop changer en arrivant là-bas, je devais pouvoir réaliser ce film comme si je l'avais tourné à Paris. »
Toujours est-il qu'au bout du quatrième long-métrage, la touche Espinosa s'affirme, notamment dans un style fait d'énergie, l'utilisation d'une caméra portée, et une proximité avec les personnages. Le Suédois, qui ne passe jamais par la case story-board, tourne ainsi beaucoup dans le dos des acteurs ! « J'aime que la caméra les suive. Ça amène plus de spontanéité. Et puis, ça permet au spectateur d'être réellement à côté des personnages. J'avais un prof polonais qui disait que la caméra devait être placée là où nous nous mettrions naturellement. Quand je tourne une scène, je me balade donc autour des acteurs en me demandant où je me placerais. Quand j'ai trouvé, c'est là que je commence à filmer. »
Réaliser un film, résume-t-il encore, c'est comme être au café et fixer la porte du fond, derrière laquelle le personnel joue au poker. « J'ai toujours voulu me lever, pousser cette porte et aller m'asseoir avec eux parce que c'est un monde dans lequel on ne m'autorisera pas à entrer. Ensuite, les joueurs s'habituent à ma présence. Et puis, l'un d'eux se lève après avoir perdu tout son argent, et je le suis quand il rentre chez lui, pour voir ce qu'il fait du reste de sa nuit. C'est ce que peut produire un film : révéler les faces cachées des gens ». Et du coup également, leur côté sombre
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