On se flexe à Namur ?

DIDIER STIERS

jeudi 02 octobre 2008, 11:23

ON PARLE québécois et même shykomor ou macédonien dans les salles du Festival international du film francophone...

 On se flexe à Namur ?

« Boogie », présenté cette année à Namur, est signé par le Roumain Radu Muntean, auquel le Fiff a déjà attribué un prix en 2006 pour « Le papier sera bleu ». Comme quoi… © D. R.

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Salzinnes. Les habitants du quartier des Balances (à Salzinnes, dans la périphérie namuroise) ne devront pas manquer cette série de courts-métrages de fiction autour de leur « banlieue ». Les cinéphiles non plus, puisque les réalisateurs sont étudiants au prestigieux Institut des arts de diffusion (IAD). Le thème, « Salzinnes, les Balances », a été choisi par le professeur, le Namurois Benoît Mariage. À la Maison de la culture, à 21 heures, ce jeudi.

Eldorado. L'humour qui désarme, l'humanité qui déborde et la sensibilité à fleur de peau. Le Liégeois Bouli Lanners a donné le meilleur de lui-même à son film. Eldorado est un ovni : un road-movie entre les provinces de Liège et du Luxembourg, avec un passage en terre namuroise. 9 h 30, au Caméo 1.

Mais quelle langue parle-t-on au festival de Namur ! Elle est parfois bruyante, autour de quelques bières de photographes accrédités mais pas tout à fait pros, venus perturber les interviews de Karin Viard. Ou elle a de ces accents chantants des quatre coins du monde. C'est qu'ici, la francophonie qui filme a beau être de mise, on entend également de l'arabe, du roumain, voire même du… macédonien.

Surprise donc quand on découvre, par exemple, les ados de Tout est parfait parler une langue aux consonances futuristes. Ce n'est pas Orange mécanique, mais on n'en est pas loin. De quoi déstabiliser en tout cas ceux qui croyaient qu'au Québec, on défendait toujours bec et ongles le bastion de la francophonie.

Yves-Christian Fournier, le réalisateur de ce film qui pourrait être le chaînon manquant entre un Gus Van Sant et les frères Dardenne, a d'ailleurs vite fait de nous détromper…

« On parle moins bien français maintenant que jamais, dit-il. Les tests de français à l'entrée de l'université prouvent que ça s'est beaucoup affaibli. »

Les jeunes de là-bas seraient-ils détournés de la langue de Céline Dion, pardon, de Racine, par la proximité géographique avec les Etats-Unis ?

« Il y a bien eu des décisions prises, comme des lois sur l'affichage, précise le cinéaste, mais elles se sont assouplies au fil des années. Surtout à Montréal qui est une ville très largement bilingue. La communauté anglaise y est un peu sortie de son ghetto de Westmont… »

Ce qui occasionne vraiment un mélange. Et de citer en exemple cette table autour de laquelle on retrouve dix francophones et un anglophone : « Devinez dans quelle langue on va parler ? » En anglais ? « Oui, même d'un francophone à l'autre ! »

L'influence culturelle américaine reste indéniable au Québec. Heureusement que Tout est parfait s'accompagne de sous-titres : on s'aperçoit à quel point le vocabulaire des ados de Québec est métissé.

« Il y a énormément de codes dans le langage, reprend Yves-Christian Fournier, que même des gens de ma génération (NDLR : il a 34 ans) ne comprennent pas dans le film. »

On imagine déjà les doctes assemblées des académiciens français découvrir une langue dont les pratiquants s'appellent tous « dude » ou « hotman » et où on ne dit même plus « cassons-nous » mais « on se flexe » !

« En même temps, je repensais à Elephant, le film de Gus Van Sant dans lequel a été conservé ce langage de la banlieue de Portland. Même si de nombreux anglophones ont parfois besoin de sous-titres pour comprendre, garder cette réalité linguistique fait partie de la beauté du film. Moi aussi, j'avais besoin de cette richesse et c'est pour ça que je ne suis pas vraiment intervenu là-dessus auprès de mes acteurs. » Tout est parfait sera à voir et à entendre sous peu sur les écrans belges.

Mais au-delà de ces saveurs québécoises, nous avons voulu connaître le fin mot de l'histoire, savoir sans préjugés le comment-du-pourquoi-on-ne-parle-pas-que-français dans les films présentés au Festival international du film francophone de Namur.

Certains (comme Le sel de la mer de la Palestinienne Annemarie Jacir) ayant bénéficié des largesses de coproducteurs du cru, ça surprend déjà moins. Des capitaux français, suisses et belges, notamment, ont été investis dans ce film.

Mais c'est finalement dans Le Quotidien, mini-journal collant à l'actu du festival, que figure l'explication ultime. « Chers lecteurs, un petit point sur la francophonie s'impose. Figurez-vous que l'Organisation internationale de la francophonie, qui œuvre en faveur des droits de l'homme dans le monde, regroupe pas moins de 55 États, parmi lesquels 32 ont le français pour langue officielle, seule ou avec d'autres. Il n'y a donc pas que la France, la Wallonie, la Suisse, le Québec et l'Afrique francophone, loin de là. »

Et voilà donc pourquoi le trajet entre le Caméo et l'Eldorado, qu'on accomplit ici maintes fois par jour, peut s'apparenter « from time to time » à un voyage entre le vietnamien (dans Forêt noire) et le shikomor (dans La résidence Ylang Ylang).

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