
FABIENNE BRADFER
jeudi 24 juillet 2008, 11:06
« Aujourdhui, je nenchaîne plus les films, dit Gérard Depardieu. Mais quand on retrouve un Chabrol, on ne le lâche pas. Je vis un immense plaisir. » © D. R.
NÎMES
DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE
Nîmes, il y a quelques semaines. Dans une rue anodine, des camions, une agitation, la population locale aux fenêtres. Depardieu tourne un film. Et pas n'importe quel film : Bellamy, le nouveau Chabrol. C'est un événement car ces deux-là n'avaient pas encore croisé leurs chemins. Etonnant. « Extravagant », dira le cinéaste du Beau Serge, son premier long, sorti en 1958.
L'ambiance est sereine, amicale, joyeuse. Sous un parasol, Chabrol et Depardieu discutent. De tout, de rien, du cinéma, de la vie, du film. Concentrés mais détendus comme deux gamins. On sent immédiatement qu'ils sont complices. Deux monstres sacrés à l'il brillant, qui se reconnaissent enfin. Respect, connivence.
Raconter une histoire sans avoir besoin de faire quinze plans sur une séquence, voilà le bonheur de Depardieu. « Beaucoup de prises, ça me fait chier. » Il le dit sans détour, s'asseyant à nos côtés, à la cantine, une grande assiette de viande devant lui et qu'il dévore avec les doigts. Il n'y a pas de sanglier mais on se dit, tout à coup, qu'Obélix n'est pas totalement une fiction. Depardieu apparaît immense, gargantuesque, goinfre. Sorte d'ogre capable aussi de devenir, en un souffle, aussi délicat qu'une jeune fille. Nous le verrons quelques heures plus tard, quand il acceptera de répondre à quelques questions entre deux prises. Sa voix, alors, se fait murmure. Dentelle de mots. C'est troublant On pense à Cyrano susurrant un poème d'amour. Et on perçoit toute la dimension à la fois forte et fragile que Chabrol va exploiter à l'écran.
Depardieu nous dit : « C'est très agréable de raconter une vraie histoire. Claude a écrit sur un personnage qui est à la fois un mélange de Simenon, de Maigret, de Brassens et de lui-même. » Suite aux confidences de Chabrol, on lui lance qu'il y a aussi beaucoup de lui dans ce personnage. Il répond : « Peut-être. J'ai été touché car ce récit est dans la vie, dans l'observation des choses, dans une vie qui appartient à un certain âge, 50-60 ans. En un temps où on regarde les choses avec une petite distance. L'écriture est très belle. C'est comme du Simenon, un auteur que je ne le connais pas comme les passionnés mais dont j'adore les personnages et son art du détail. »
On lui demande pourquoi il a attendu si longtemps avant de tourner avec Chabrol. « Il tournait beaucoup, moi aussi. On a donc mis du temps, mais c'est une très belle rencontre. Très, très belle. C'est le cinéma que j'aime faire. Sans trop d'artifice. Comme celui que j'ai fait avec Giannoli ou avec Pialat. L'exigence n'est pas de faire une performance d'acteur. On est dans la performance humaine. C'est ça que j'aime. »
Derrière ces mots, on sent une fatigue des gros films à effets spéciaux. Depardieu est l'acteur de Truffaut, Blier, Duras, Pialat, Rappeneau de vrais auteurs. Avec Chabrol, il revient à cet amour-là du métier. Vital, fondamental après plus de quarante ans de carrière. D'ailleurs, quand on lui parle de la rumeur comme quoi il arrêterait, il rétorque : « On s'en fout de ça ! Une rencontre comme celle de Chabrol ne me fait pas continuer. Elle me fait simplement exercer mon métier. Chabrol est comme tous ces cinéastes de la Nouvelle Vague : il a une histoire à l'intérieur des dialogues. Il y a toujours dans le champ de la caméra une autre histoire en même temps qui se rapporte à celle des dialogues. Il y avait ça chez Truffaut. Claude a sa musique, un peu à la Henri Dutilleul. Truffaut avait Delerue. Cela fait partie de l'ambiance du tournage. Après, il y a les objets, les petits clins d'il, les détails. »
Et d'ajouter : « Aujourd'hui je n'enchaîne plus les films. Mais quand on retrouve un Chabrol, on ne le lâche pas. Je vis un immense plaisir. Comme je l'ai eu avec Gilles Béhat, récemment. »
L'acteur nous confirme encore qu'il a un projet avec Benoît Poelvoorde sur Alexandre Dumas. « C'est un très joli script. C'est aussi un film de paix. Où il n'y a pas de course folle et autre chose à prouver. »
Il se lève, rugit, éructe des insanités puis se cale sur le canapé où Chabrol s'est installé. Ces deux-là, c'est sûr, sont en train d'écrire une belle page de cinéma. Rendez-vous à l'écran.
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