Non, la poésie n’est pas ringarde ; oui, elle a des lecteurs
COUVREUR,DANIEL;VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
mardi 02 mars 2010, 10:16
William Cliff, Prix Quinquennal de littérature de la Communauté française ? Personne ne l’a lu ou presque. Dommage. Mais ce prix va peut-être lui donner une visibilité que la poésie ne lui avait pas accordée. « Aujourd’hui, la poésie, on n’en parle quasi pas, explique Laurent Moosen, de la Promotion des Lettres de la Communauté française. Le roman est prépondérant. Et une manière de retrouver une certaine visibilité vis-à-vis du public, c’est de réaliser des performances, comme le font Tholomé ou Verheggen. »
Ringarde, la poésie ? « Ni ringarde, ni d’actualité, répond Thierry Leroy, directeur d’Espace-Poésie, une structure qui rassemble 80 % des éditeurs de poésie en Belgique francophone. La poésie, c’est un fil continu. » « Elle a été mise très haut dans l’échelle hiérarchique de la littérature, ajoute Laurent Moosen. Puis elle s’est coupée du public en devenant hermétique et d’autres choses sont venues, comme le slam… »
Reste-t-il des lecteurs pour la poésie en 2010 ? « En Belgique, quand on vend 100 exemplaires d’un recueil, ce n’est pas déshonorant. En France, on est satisfait à 200 exemplaires », précise Thierry Leroy. Dernièrement Le Figaro faisait les comptes du secteur en France. Chez Flammarion, le tirage est de 1.000 exemplaires pour les poètes contemporains. Le premier volume des œuvres complètes de Pierre Reverdy, une star quand même, est un best-seller avec un tirage de 2.500 exemplaires. Le dernier livre de Dominique Fabre, Avant les monstres, aux éditions Cadex, a été publié à 500 exemplaires. Loin évidemment des 2.500 de la collection poche Poésie de Gallimard, dont la meilleure vente reste Alcools, de Guillaume Apollinaire : plus d’un million de livres écoulés.
En Belgique, il n’y a pas de chiffres officiels. Espace-Poésie aimerait rendre le secteur transparent, disposer de statistiques pour mieux connaître cette forme de littérature. Car contrairement aux idées reçues, il y a toujours un public pour la poésie. « Un public alternatif, qui achète par internet, en tirages de tête, en souscription ou en abonnement », assure Thierry Leroy. « Des lecteurs raffinés, attentifs, tenaces », comme le souligne l’écrivain Charles Dantzig. Un cercle de vertueux. Tout comme les éditeurs : des microstructures qui font de l’artisanat, parfont la typo, la police, la présentation, vont jusqu’à fabriquer leur propre papier.
La maison belge Brugger est l’illustration parfaite de ces nouvelles tendances poétiques. A 29 ans, son éditeur, Bertrand Pérignon, originaire d’Arlon, publie Moos, un fanzine précieux, sérigraphié, relié à la main. Brugger sort aussi ce mois-ci le collectif Overwriting, dont les vers travaillent le corps et la langue en toute liberté. « Aujourd’hui, la poésie se déplace vers le net, confirme Bertrand Pérignon. Sur le site de Moos, chacun peut imprimer nos poèmes pour les relier lui-même à la maison. Mais il reste de la place pour le bel objet avec un travail de typo spécifique, d’où cette version artisanale de Moos, tirée à 70 exemplaires qui a enthousiasmé des libraires comme Tropismes à Bruxelles ou Livre aux trésors à Liège ».
L’éditeur de Moos ajoute que la poésie contemporaine échappe de plus en plus aux canons de la littérature pour devenir scénique et spontanée. « L’ouvrage collectif Overwriting rassemble 40 poètes actuels. C’est un livre-performance où le travail de l’écriture pousse le lecteur à ressentir la poésie dans son corps. L’idée nous est venue du constat que la poésie moderne explore toutes les possibilités de la langue et se vend mal en livres, alors qu’elle rencontre beaucoup de succès sur scène, à travers les lectures-performances. On ne peut pas en vivre ni en tirer de bénéfices mais c’est une forme de littérature nouvelle capable de toucher le grand public, d’éveiller la curiosité, sans élitisme ».
www.brugger.be et www.moos.brugger.be