L'autre versant de Jeanne Cordelier

MAURY,PIERRE

jeudi 29 avril 2010, 10:20

Après « La dérobade », « Reconstruction » déçoit.

L'autre versant de Jeanne Cordelier

Jeanne Cordelier raconte « l’autre versant » de sa vie Après la prostitution, sa vie de couple Un moins bon livre © DR

Neuf mois après la parution de La dérobade et son immense succès, Jeanne Cordelier rencontre Val. Ce sera l'autre versant de son existence, la construction d'un couple dans la durée malgré les menaces qui surgissent parfois. Comme on s'en souvient probablement, l'écrivaine revient de loin : l'inceste, la prostitution. Quatre ans et demi sur le trottoir, puis une aventure américaine qui se termine comme au cinéma, par la chute de la French Connection. Jeanne Cordelier en a fait une fiction dans La passagère, elle en reparle brièvement pour en évacuer la part romanesque. Point final, nouveau départ. Reconstruction, donc. Sous l'œil bienveillant de Benoîte Groult, préfacière d'un livre qui « n'a rien d'un roman à l'eau de rose » et serait plutôt « une histoire à l'eau-de-vie, dans tous les sens que l'on peut donner à ce terme ». Râpeuse, l'eau-de-vie, avec un arrière-goût canaille.

Jeanne Cordelier se revendique volontiers de la littérature, décrit avec complaisance les heures passées à l'écriture, y compris celles dont il ne sort rien de bon. Elle ironise sur tel éditeur « qui bientôt compterait parmi les grands » et dont le petit-déjeuner de presse n'attire que deux journalistes. Elle déplore l'expérience de l'autoédition qui débouche sur un flop. Elle se laisse convaincre d'envoyer mille euros à la Fondation européenne qui lui a décerné le Grand Prix du Prestige européen – et qui est dirigée par un escroc. Bref, elle passe les habits de l'écrivaine soucieuse de reconnaissance.

Mais elle fait le grand écart entre les styles : ici une belle trouvaille, là un subjonctif imparfait, entre les deux un cliché malheureux, pas très loin une phrase qu'il faut relire trois fois pour la comprendre tant sa construction est étrange, un peu partout de grosses coquilles (dont le responsable est le correcteur, peut-être fatigué par une prose chaotique)… Entre l'ambition affichée et le résultat, le décalage surprend et provoque une certaine gêne.

On nous dira, à juste titre, qu'on ne lit pas Jeanne Cordelier pour prendre des leçons de style. En revanche, ce qu'elle raconte… Que raconte-t-elle ? Une vie de couple où alternent les moments de pur bonheur et les passages d'ombres maléfiques. De multiples voyages provoqués le plus souvent par le métier de Val, consultant international, aux couleurs contrastées, dans les pays pauvres, entre le confort des expatriés et la misère du peuple. Son métier d'éditrice en Suède, avec au passage une jolie évocation de Marie Ndiaye alors à ses débuts. De solides amitiés tissées à travers les années. La perte d'êtres chers. Les ennuis de santé. Surtout, l'amour porté à son fils, le véritable destinataire de ces pages, dont le regard détermine le point de vue sur plusieurs épisodes.

Est-ce que cela fait un livre ? Il faut croire que oui, puisque le voici. Brut de décoffrage, semblable probablement à la personnalité de celle qui l'a écrit.

Est-ce que cela fait un bon livre ? Tout étant très relatif sur ce terrain, nous nous contenterons de manifester de l'étonnement devant l'accueil plutôt enthousiasme qui lui est fait dans la presse. A moins que cet enthousiasme soit engendré par la nostalgie de La dérobade plutôt que par la lecture de Reconstruction. Ou par le thème plutôt que par le texte. Chaque lecteur, après tout, trouve son bonheur où il veut.

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