Vérités et mensonges par Paul Verhaeghen
MAURY,PIERRE
jeudi 29 avril 2010, 10:20
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L'écrivain flamand donne avec « Oméga mineur » un roman complexe et maîtrisé. Le récit du passé de Jozef De Heer fascine son personnage principal et ses lecteurs.
Cinquante ans après son suicide, Hitler fait encore des vagues. Elles sont, assez logiquement, radioactives : la naissance de la bombe atomique coïncide à peu près avec la mort du Führer. Dans l'intervalle, Goldfarb, présent en 1945 à Los Alamos où se préparaient Hiroshima et Nagasaki, a obtenu le prix Nobel pour des recherches basées sur le travail d'une étudiante. En 1995, il est à Potsdam où Donatella, physicienne, lui procure un plaisir dont l'intensité se manifeste par un jet de sperme et un cri de triomphe dans les deux premières pages d'Oméga mineur. Paul Andermans, un étudiant flamand, occupe la chambre voisine et passe des journées à écouter le récit que fait Jozef De Heer de son passé : sa fuite pour échapper aux rafles de Juifs, sa vie clandestine, puis il est rattrapé, déporté à Auschwitz, il entame une carrière de magicien Paul est fasciné. Nous aussi. Nous sommes effrayés par les bruits de bottes que font les néonazis en cognant sur tout ce qui ressemble à un étranger dans Potsdam, en 1995
Repères
Roman Oméga mineur PAUL VERHAEGHEN traduit de l'américain par Claro Le Cherche midi 743 p., 25 eurosPaul Verhaeghen a écrit un roman dont la complexité maîtrisée tranche sur la qualité moyenne de la production littéraire. Il embrasse très large, et s'en donne les moyens. Il aborde le demi-siècle pendant lequel se déroule l'essentiel de son livre sous des angles multiples, armé de psychologie, de science, d'histoire et, bien sûr, de littérature en quoi cet ensemble de données se transforme pour un résultat saisissant. Saisissement renforcé par une folle surprise qui oblige, en cours de lecture, à modifier la perspective.
Il est, certes, possible de se perdre dans ces pages touffues. Le romancier saute d'une époque à l'autre, alterne les voix sans toujours préciser immédiatement qui parle, entre dans des considérations qui nous dépassent mais nous élèvent, comme lorsqu'il entre comme chez lui dans la physique théorique la plus pointue au point d'imaginer l'existence, d'une particule à la recherche de laquelle Donatella consacre ses travaux : « l'élément qui nous lie tous, l'origine de la violence gravitationnelle qui lie ensemble les systèmes stellaires ».
Vers la fin du livre, l'auteur fournit ce qui pourrait en être une clef. Il s'agit d'une leçon du physicien allemand Heisenberg : « ce qui compte, ce n'est pas la vérité, ce qui compte c'est notre perception de la vérité. » Il en est d'autres, parsemées dans un récit qui se donne parfois des allures de thriller. Mais la clef du mensonge qui aide à survivre ouvre-t-elle les mêmes portes que celle de l'illusion de la vérité ?
Au risque de se tromper, on croit entendre Paul Verhaeghen quand il prête cette réflexion à Paul Andermans : « Ma croyance puérile dans la littérature comme divertissement a disparu depuis longtemps. Nous ne pouvons pas changer le cours des choses, mais ce que nous pouvons faire c'est retravailler le texte jusqu'à ce qu'il crée l'illusion que le monde a bel et bien changé, ou qu'au moins une partie du monde est devenue moins absconse. » Le romancier semble avoir fait sienne la pensée du personnage.
Verhaeghen est Belge, enseigne la psychologie cognitive à New York et écrit en néerlandais. Son premier roman, Lichtenberg, est paru en 1996 aux Pays-Bas, comme celui-ci en 2004. Il a reçu, pour la traduction anglaise qu'il a faite lui-même, et après plusieurs prix littéraires attribués à la version originale, l'Independent Foreign Fiction Prize en 2008. La structure du roman est, évidemment, identique dans toutes les langues. Avec la surprise évoquée plus haut et à laquelle l'auteur tient beaucoup. Au point d'avoir commenté, sur son blog, un article des Inrockuptibles où l'effet était éventé, dans une note assassine dont le ton est donné par le titre : « Who the fuck do these fucking fuckhead reviewers who fuck their readers by giving the fucking surprise away fucking they are ? » Pas besoin de lire l'anglais pour mesurer le niveau de sa colère.
