merci pour l'article sur kerouac et plus sp?alement sur le Visions de Kerouac que j'ai eu le plaisir d'?ter aux Carnets du Dessert de Lune
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MAURY,PIERRE
mercredi 26 mai 2010, 09:52
Waow ! La seule parole qui me venait », écrit Jack Kerouac quand il s'imagine arrivé dans un bar de Denver où il aura retrouvé toute la bande. « Waow ! » La seule parole qui vient après la traversée du « rouleau » de Sur la route, première version complète d'un livre mythique enfin accessible en français.
Livre des esquisses 1952-1954 JACK KEROUAC
Avant et après Sur la route, Jack Kerouac a toujours pris des notes. Bribes destinées à servir de matériau à un livre futur, pour certaines, restées à l'état brut. Ce volume fournit pour la première fois en français un exemple de ce travail. Extrait parisien, au Louvre : « Dans ce vaste hall où je suis assis, plus de 600 pieds de long, avec d'immenses toiles de rêve partout, le murmure confus de centaines de voix eaux de la Seine verdoyant sans fin près du pont, arbres en floraison, demain Londres. » Traduit par Lucien Suel, La Table ronde, 381 p., 23 euros
Visions de Kerouac YVES BUDIN
Une biographie illustrée, poétique et jazzy. Yves Budin recrée l'enfance, les années d'errance et d'écriture, la déchéance. Les silhouettes des proches évoluent dans un monde artistique que plusieurs d'entre eux dynamitent de l'intérieur. Allen Ginsberg crée Howl, poème-spectacle, à la Six Gallery, peu avant la parution de Sur la route : « Surexcité armé d'un gallon de rouge / il crie grommelle tousse encourage vocifère crache casse les pieds / marque la cadence de sa cruche [ ] Calme Jack calme / c'est bientôt ton tour / c'est écrit. » Les Carnets du Dessert de Lune, 88 p., 35 euros
Nous en connaissions, depuis 50 ans, la légende et une édition édulcorée qui non seulement avait subi des coupures et des modifications de noms mais avait aussi été profondément transformée dans le rythme de l'écriture, par une ponctuation... plus conforme aux normes habituelles !
Dans le texte de 1951 qui vient d'être traduit, le personnage qui entre en scène dès les premières lignes n'est pas le Dean Moriarty du roman mais le Neal Cassady de la vraie vie. Tous les autres retrouvent une identité à peine masquée, il est vrai, dans l'édition de 1957. Il n'y a ni chapitres ni paragraphes, les phrases coulent les unes derrière les autres dans une sorte de transe à laquelle Kerouac s'est adonnée pendant un mois, tapant avec frénésie les 40 mètres de rouleau qui représentaient l'aboutissement de trois ans au moins de travail préparatoire. Mais imaginez la tête de l'éditeur qui voit arriver un auteur avec sous le bras un gros rouleau de papier
Howard Cunnell, qui a établi le texte à partir du manuscrit original et a dû en reconstituer le dernier mètre, mâchonné par un chien , corrige une partie de la légende. On disait que les phrases n'étaient pas ponctuées : elles le sont. Que la dactylographie avait été faite sur un rouleau de papier pour télétype : Kerouac a découpé de grandes feuilles de papier à dessin collées les unes aux autres pour obtenir une seule très longue page. Que l'auteur avait carburé à la benzédrine : il s'est contenté de café.
Ce sont là des détails. Mais les détails comptent dans l'élaboration d'un mythe. Même si, pour une fois, le rétablissement de la vérité ne l'affaiblit pas. Au contraire : Sur la route retrouve son énergie initiale, sa vitesse, sa folie, toutes les qualités qui, dans les années 50, avaient fait fuir les éditeurs.
Le récit échevelé de cinq voyages à travers les Etats-Unis, le dernier prolongé jusqu'au Mexique, doit beaucoup à Neal Cassady. Il en est l'âme et le moteur. Kerouac le regarde, par exemple, courir : « Tout d'un coup, je l'ai vu traverser la vie comme ça, bras balancés le long du corps, front en sueur, tricotant des gambettes comme Groucho Marx. »
Neal est une sorte d'ange, inconscient de l'image perverse qu'il dégage à travers ses excès. Il est celui que l'écrivain prend non comme modèle mais comme point de repère, et à la suite de qui il s'engage dans de mémorables virées. On bouge, on décolle, on trace, on bombe. Les bagnoles, l'alcool, les filles, les clodos. Le vent, le soleil, les étoiles. Et les villes, avec la musique, les quartiers mal famés. Le paysage est en mouvement constant, la bande aussi, qui se défait et se reforme autrement au gré des événements. En même temps qu'ils ne peuvent s'empêcher de dévorer les kilomètres, se poser un instant puis repartir, les personnages ne rêvent que d'une installation à la campagne, avec femme et enfants. Histoire de pouvoir montrer un jour à ceux-ci des photos qui mentiraient sur ce qu'a été leur vie.
« Je me suis rendu compte que ces clichés, nos enfants les regarderaient un jour avec admiration, en se figurant que leurs parents menaient des vies lisses et rangées, se levaient le matin pour arpenter fièrement les trottoirs de la vie, sans se douter du délire, de la déglingue, de la déjante des réalités de notre existence, de notre nuit, de notre enfer, cauchemar absurde de cette route-là. »
Sur la route met en pratique l'intention de disparaître, de se fondre dans un vaste pays, au sein d'une humanité plutôt défavorisée. « Mieux vaut l'anonymat chez les hommes que la célébrité au ciel. » Paradoxalement, le livre aura apporté la célébrité sur terre à Jack Kerouac.