Des mots belgo-belges à gogo
STAGIAIRE
mardi 20 juillet 2010, 11:35
Un nouveau « Dictionnaire des belgicismes » paraît. Son auteur, le professeur Michel Francard (UCL), explique pourquoi ce n'est pas un énième du genre. Entre autres innovations : enquêtes de terrain, définitions
Le Professeur Michel Francard et son équipe (UCL) ont travaillé une dizaine dannées pour créer ce « Dictionnaire des belgicismes », qui rassemble pour la première fois plusieurs spécificités de façon
ENTRETIEN
Hé manneke, un waterzooi et puis un lacquemant, ça te dit ? Ah bon, ça te paraît drôledement exprimé et djoum-djoum, tu ne comprends pas ? Tu te languis de savoir si ça signifie quelque chose ou si je suis un zievereir qui choisit les mots au vogelpik ? Trouille pas ket, je ne te prends pas pour une klette. Mais abiye, il est grand temps de jeter un coup d'il à ceci
Vous êtes francophone de Belgique ou d'ailleurs et vous parlez donc la même langue. Pourtant, certains de ces mots et locutions vous semblent incompréhensibles. Surprenant ? « Le français est extrêmement riche et divers », répond Michel Francard, professeur et chercheur en linguistique française et sociolinguistique à l'Université catholique de Louvain (UCL). Créateur du centre de recherche Valibel (Variétés linguistiques du français en Belgique), Michel Francard est l'auteur du tout récent Dictionnaire des belgicismes. Nous l'avons interrogé.
Pourquoi un nouveau dictionnaire des belgicismes ?
Il y a déjà eu des dizaines d'ouvrages sur les belgicismes, mais ce dictionnaire n'est pas un énième du genre. Pour la première fois, plusieurs spécificités sont rassemblées en une seule étude et de façon systématique. La rédaction du Dictionnaire des belgicismes a été précédée par une enquête de terrain rigoureuse. Un réseau d'une centaine de personnes a travaillé. Je me suis entouré de membres de Valibel, comme Geneviève Geron et Régine Wilmet, ainsi qu'Aude Wirth. À partir des ouvrages de l'ensemble de la francophonie, nous avons recensé toutes les formes que nos devanciers ont considérées comme belges, depuis le XIXe siècle. Nous en avons fait une liste sous la forme d'une enquête écrite, dans laquelle nous avons posé la question « est-ce encore utilisé ? » Certaines formes ont disparu, d'autres ont été ajoutées.
Quels sont les mots que vous avez retenus ?
Ceux qui ont atteint les seuils de 50 % de connaissance et de 30 % d'usage en Wallonie et à Bruxelles. Ce qui est énorme. Nous avons pu ainsi dépoussiérer ce qui existait : « appropriation », par exemple, que Le Robert avait gardé. Ce mot signifie « ménagement, nettoyage », mais il est totalement sorti d'usage.
Vous précisez aussi comment prononcer les mots.
En effet, le Dictionnaire comprend à chaque fois une prononciation phonétique, mais aussi un renvoi synonymique, des exemples réels tirés de la presse belge et d'Internet, ainsi qu'un équivalent en français de référence combiné à une définition rigoureuse : une double transcription inédite, puisque les autres dictionnaires se limitaient à un mot correspondant.
L'ouvrage met également en évidence la grande proximité entre le Nord et le Sud du pays.
Nous montrons que la frontière linguistique est poreuse. Le mot francophone « ouestflandrien », par exemple, vient du flamand.
Vous vous adressez à un public spécialisé ?
Non, le public visé n'est pas limité aux spécialistes de la langue française. Nous nous adressons à tout le monde. Nous évitons le jargon et plaçons des touches d'humour par-ci par-là, nous donnons des informations encyclopédiques, telles que les bières Orval, Kriek, et les spécialités culinaires comme le bloempanch, et nous illustrons visuellement grâce aux cartes
Le degré de détail est plus que suffisant pour contenter les spécialistes, professeurs, chercheurs, et autres étudiants. Mais comme nous avons réalisé ce dictionnaire grâce aux gens, puisqu'ils constituent vraiment la base de notre enquête de terrain, nous voulons qu'ils aient accès au produit fini.
Établir un inventaire des belgicismes n'implique-t-il pas le risque d'en figer l'usage ?
En effet, un dictionnaire est, en quelque sorte, un « essai fixatif », presque normalisateur. Les gens ont tendance à le consulter comme un ouvrage de référence, plutôt que comme une représentation de leur langue. Certains ont salué la sortie de notre dictionnaire en disant : « Nous saurons enfin comment bien parler, puisque pour chaque belgicisme, le Dictionnaire propose un équivalent en français de référence. » Pourtant, notre but en tant que linguistes est de montrer uniquement l'usage tel qu'il est, pas de le juger. Ce n'est pas parce qu'un mot n'est pas dans Le Robert qu'il est faux ! Le français est extrêmement riche, et nous voulons que les gens prennent conscience et soient fiers de cette diversité qui leur est, en partie, spécifique. Malgré les risques donc, l'objectif de ce dictionnaire est de faire exister une variété du français, auprès d'autres variétés.
Et si vous nous expliquiez les mots buser, péter et mofler ?
Est-ce un choix innocent, adressé à un enseignant ? Ces trois mots interpellent d'abord par leur synonymie et leur appartenance argotique commune, c'est-à-dire le milieu de l'enseignement supérieur. Et les exemples donnés dans le Dictionnaire l'attestent. Mais dans un second temps, on se rend compte que leur usage dépasse l'argot universitaire et se distingue par des régionalismes. Mofler, par exemple, est majoritaire dans les provinces de Namur, Liège et Luxembourg.