Cosey met l'humain à nu
DANIEL COUVREUR
mardi 08 novembre 2011, 10:09
Entretien Cosey publie l'autobiographie de Jonathan, le héros qui lui ressemble. Paris et Bruxelles en profitent pour l'exposer en version originale.
Cosey vend ses planches, à peine lalbum terminé, pour payer ses voyages © thomas Blairon
Depuis 35 ans, Jonathan marche à l'aventure, porté par l'écho du monde. Dans son 15e album, une mèche de cheveux en poche, le héros de Cosey poursuit sa quête de la connaissance de l'autre comme de lui-même. L'exotisme du décor ensorcelle les rencontres. Parmi les neiges de Takayama, Jonathan s'égare au fond d'un gouffre japonais, démasque une renarde et fait battre le cur d'Atsuko.
Entre-temps, Cosey lui consacre une Autobiographie imaginaire pour remonter aux sources de l'inspiration de la série née dans le journal Tintin. Deux expositions rassemblent aussi l'intégralité des originaux du nouvel album, Atsuko, chez Champaka, à Bruxelles, et chez Daniel Maghen, à Paris. Cosey nous parle de ce bouillonnement autour de Jonathan devant un bol fumant de tofu.
On n'avait plus vu Jonathan depuis 2008. Votre héros semble miraculeusement préservé des rythmes fous de l'édition, comme s'il vivait hors du temps
L'important, ce n'est pas le rythme de parution des albums mais la rencontre avec le public. J'aime aller au bout d'une idée en faisant tout moi-même, du scénario à la couleur. Ça prend forcément plus de temps mais c'est le privilège de l'auteur complet.
Ladakh, Cachemire, Birmanie, Japon Pourquoi Jonathan va-t-il chercher l'humain aussi loin ?
Parce que c'est ça qui m'intéresse ! Ces voyages ne sont pas gratuits. J'ai moi-même des affinités avec l'Asie. Quand on se perd dans un petit village de Chine, on n'a pas un mot en commun avec les habitants. Mais au-delà de la langue, l'échange est possible par le geste et le regard. Nous sommes superficiellement différents, moi, Jonathan et l'inconnu en face. En même temps, nous sommes tous des frères humains. L'intérêt et le plaisir du voyage sont là. Dans les rencontres culturellement proches, il y a plus de conventions. L'exotisme d'une rencontre ouvre la porte à l'essentiel, à la profondeur. Il faut se mettre à nu, surprendre, s'extraire de l'intellect. Les scénarios de Jonathan permettent tout ça. Je ne pourrais pas écrire les mêmes histoires sans voyager
Hergé disait « Tintin, c'est moi ». Entre vous et Jonathan, la relation est aussi forte ?
Je crois qu'aucun auteur n'y échappe quand il s'agit de ses personnages. Même en architecture, les maisons ne sont quelque part que des autoportraits !
Jonathan ne prend jamais position. Les Tibétains qu'il rencontre n'ont pas tous l'air malheureux de ceux que l'on voit dans les journaux télévisés. Il y a plusieurs réalités au Tibet ?
D'un côté, je ne peux pas parler du Tibet sans rappeler le massacre de 1959. Je n'ai pas non plus le droit de taire la forme de complicité actuelle de nos gouvernants à l'égard de la situation en Chine en raison de l'appétit pour son « grand marché ». C'est vrai qu'il y a du désespoir mais j'ai vu des gens rire et sourire, quand on parle d'autre chose que de l'occupation. Dans les pires circonstances, l'homme peut trouver quelque chose de positif auquel se raccrocher, une façon de voir les choses sous un angle meilleur.
Saïcha, Sabei, Jung-Lan, Kate, Shangarila, Atsuko depuis le début, les femmes jouent un rôle clé chez Jonathan ?
Le rapport homme-femme, la recherche de l'amour c'est quelque chose d'essentiel. C'est plus important qu'une motion parlementaire. C'est de ça que j'ai envie de parler. En 1975, c'était nouveau dans la bande dessinée, aujourd'hui un peu moins.
Votre dessin tend de plus en plus vers l'épure ou est-ce une illusion ?
Je veux gommer ce qui n'est pas indispensable. Je suis en recherche constante de simplification, ce qui correspond très bien à l'esthétique japonaise du nouvel album comme aux fondements de la bande dessinée. Il faut raconter une histoire sans effets. La bande dessinée est, je crois, un art de l'idéogramme. Sur le papier, Tintin n'est pas un portrait de Rembrandt ni une photo. Hergé utilise deux points et trois lignes. C'est tout et pourtant, c'est Tintin. Le lecteur le reconnaît !
L'encre est à peine sèche que vous vendez d'un coup l'ensemble des originaux de votre nouvel album, « Atsuko ». Sans remords ni regrets ?
Je ne suis pas artiste peintre. Je travaille pour la production des albums. L'argent des planches me permet de voyager et c'est une façon honorable de gagner sa vie même si, pour certaines, j'ai un peu de mal à m'en séparer.
Cosey chez Champaka, rue Ernest Allard 27, 1000 Bruxelles, jusqu'au 20 novembre. Infos : www.galeriechampaka.com Jonathan, une Autobiographie imaginaire , Cosey, Lombard, 15,95 euros
















