Babar, toujours (en) vert

VALERIE FROMONT

vendredi 06 janvier 2012, 11:58

Treize millions de livres traduits en vingtsept langues : l'éléphant en costume vert continue à marquer des générations. Deux expositions parisiennes retracent le parcours de l'affectueux pachyderme.

Babar, toujours (en) vert

Ils s'appellent Philophage, Flore, Alexandre, Arthur, Céleste ou Coriandre. Ils portent les prénoms des fils et des filles de bobos d'aujourd'hui. Ceux en caban bleu marine, cardigan mousseux et collants rayés venus voir en ce mercredi après-midi Les histoires de Babar (1), l'exposition qui célèbre les 80 ans du célèbre pachyderme. Dans la salle de l'exposition qui se tient au Musée des arts décoratifs de Paris, les portraits de Pom, Flore, Alexandre, Philophage et Coriandre, joyeuse ribambelle de pachydermes anthropomorphes, se mêlent à ceux de la famille de Brunhoff, qui a donné naissance au mythe de Babar.

« Cela fait plus 60 ans que je dessine des Babar. J'ai été babarisé ! » s'exclame de sa belle voix grave et mélodieuse Laurent de Brunhoff, dans une vidéo où il explique la naissance du célèbre héros de la littérature enfantine. Laurent a 5 ans lorsque sa mère, Cécile, raconte une histoire qui commence ainsi : « Dans la grande forêt, un petit éléphant est né. Il s'appelle Babar. Sa maman l'aime beaucoup. Pour l'endormir, elle le berce avec sa trompe en chantant tout doucement. »

L'histoire amusa tant les enfants qu'ils s'empressèrent de la raconter à leur père, Jean de Brunhoff, qui réalisa pour eux un album à l'aquarelle intitulé Histoire de Babar. L'oncle, Lucien Vogel, convainc Jean de publier cet album et c'est ainsi qu'il paraît en 1931, au Jardin des Modes, dans un beau papier épais et grand format. Jean de Brunhoff réalisera six albums de Babar avant d'être emporté par la tuberculose, à 37 ans. Son frère, Michel, qui était alors l'éditeur du magazine Vogue, voit à travers deux albums inachevés de potentielles publications et demande à Laurent de Brunhoff, le fils de Jean alors âgé de 12 ans, de les mettre en couleur. Après la guerre, Laurent a 20 ans et reprend le flambeau.

Une des licences majeures du jouet

Laurent promène Babar de par le monde, d'aventure en aventure, le faisant évoluer avec son temps jusqu'à un succès éditorial et commercial exceptionnel : avec 13 millions d'exemplaires vendus, Babar est traduit en 27 langues et s'incarne désormais sur de multiples supports, notamment dans l'univers du jouet où il représente l'une des licences françaises les plus importantes. Plusieurs adaptations à la télévision lui ont permis de toucher un large public et de nouvelles générations d'enfants, notamment une série en 3D inspirée des aventures de Babar.

En décembre, à la veille de l'ouverture des expositions parisiennes consacrées à Babar aux Arts décoratifs et à la Bibliothèque nationale de France (2), le ministre de la Culture élevait Laurent de Brunhoff au grade de commandeur dans l'Ordre des arts et des lettres. Voilà pour les chiffres et les honneurs, la longévité, le patrimoine culturel. Mais pour comprendre vraiment le succès de Babar, il faut se baisser et lire ce que les propriétaires racontent de leur peluche cabossée d'éléphant en costume vert, datant des années 30 à aujourd'hui, et exposées dans une vitrine des Arts décoratifs. Jean-Christophe Menu, auteur de BD, raconte « son » Babar nu de la fin des années 60 : « J'ai immédiatement ôté son pantalon et gilet en feutrine verte car je trouvais que ça faisait poupée et c'était dégoûtant. » Béatrice, une anonyme, avec une peluche de 1955 : « Mon Babar n'a plus ses yeux. Ma maman n'a jamais voulu les recoudre de peur que je ne le reconnaisse pas. »

Ici, c'est une peluche qui a été offerte lors d'une opération des amygdales. Là, une autre dont l'affreux vert et le synthétique brillant de la peluche racontent les gouffres esthétiques des années 80. La trompe en virgule tordue d'une autre dit combien elle a été aimée – très fort.

Sur les murs, accrochés à hauteur d'enfant, les aquarelles originales de Jean et de Laurent de Brunhoff autour desquelles l'exposition est construite esquissent par bribes l'univers de Babar, ses voyages dans les airs, ses fêtes joyeuses, sa violence aussi : l'histoire de Babar débute par la mort de sa maman tuée par un chasseur. Mais de la ligne noire délimitant clairement les contours du monde, et de l'écriture cursive si régulière se dégage le sentiment que rien de dramatique ne peut vraiment advenir dans le monde de Babar.

Pour Dorothée Charles, commissaire de l'exposition, ce sont ces valeurs traditionnelles et rassembleuses qui tournent autour de la famille, du savoir-vivre, de la découverte et de la rencontre de l'autre qui expliquent en partie le succès de Babar.

Laurent réinterprète l'œuvre de son père Jean

L'exposition met aussi en scène avec intelligence la perspective croisée des auteurs qui se sont succédé, le père et le fils. Deux aquarelles côte à côte, représentant quasiment le même paysage, frappent par leur traitement : la première, peinte par Jean en 1933, excelle par son sens du détail. Babar est installé fièrement, au milieu d'une faune et d'une flore luxuriantes et précises dans une traction rouge. Trente ans plus tard, son fils Laurent, qui avait d'abord été tenté par la peinture abstraite, va recréer cette image à sa manière : Babar installé avec toute sa famille au volant d'une DS verte ; le paysage se fond, certains traits sont esquissés, c'est avant tout la couleur qui architecture la page. Pour l'exposition, Michel Pastoureau se livre à une passionnante analyse de la couleur chez Babar et notamment de l'« agréable couleur verte » du costume du pachyderme.

L'historien de la mode Farid Chenoune se penche sur la garde-robe babarienne. L'heure du goûter approche. Parents et grands-parents rassemblent leurs souvenirs pour raconter « leur » Babar Peut-être Babar aura-t-il, dans quelques années, un peu de la saveur de ce mercredi après-midi.

(1) Les histoires de Babar, musée des Arts décoratifs, Paris, jusqu'au 2 septembre.

(2) La fabrique de Babar, Bibliothèque nationale de France, Paris, jusqu'au 29 janvier.

Vos réactions

Voir toutes les réactions
Je me connecte Je m'inscris

Nouveau : changement dans la procédure de connexion. En savoir plus

Quelques règles de bonne conduite avant de réagir
[1] ivanohé dit le 10/01/2012, 12:32

Et Benabar en rouge

Signaler un abus

Message constructif ?

  OUI 0 0 NON

 

Voir toutes les réactions