Marie-Aude Murail : pourquoi j'aime Dickens

Marie-Aude Murail

mardi 07 février 2012, 10:57

Marie-Aude Murail est un des écrivains qui a donné des lettres de noblesse à la littérature de jeunesse. Son dernier roman en date est « Malo de Lange et le fils du roi » (l'école des loisirs).

Les jeunes que je rencontre me pressent parfois de dire pourquoi j'aime Dickens, et je leur réponds en empruntant à Montaigne son fameux : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Pourtant, ce ne fut pas tout à fait « love at first sight » puisqu'il me fallut deux chapitres pour tomber amoureuse de Pickwick. Il faut dire que le titre de l'ouvrage Les papiers posthumes du Pickwick club et les premières pages, qui offrent une parodie d'une session parlementaire, auraient pu décourager une jeune fille de seize ans. Mais j'avais tout mon temps, y compris celui de m'ennuyer. Ce fut donc le début d'une histoire d'amour qui dure maintenant depuis une quarantaine d'années. Après avoir lu Pickwick et plus encore L'ami commun, j'ai su que j'aimerais Charles Dickens d'un amour filial jusqu'à ma mort, et que je le lirais tant que mes yeux verraient.

Une petite fille, qui avait lu un roman de Roald Dahl, me dit à ce propos : « Au moment où je l'ai terminé, j'ai su que j'aimerais tous les livres. » Certaines lectures vous apprennent ce que vous allez chercher dans les livres. Pour moi, c'étaient des émotions nues, celles qui font rire, pleurer, compatir, s'indigner.

Dickens ne recule ni devant les gros effets comiques, ni devant le mélo. « Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, dit Pip dans Les grandes espérances, car c'est une pluie qui disperse la poussière recouvrant nos cœurs endurcis. » Non seulement j'ai su en lisant Dickens pourquoi je lisais, mais aussi pourquoi j'écrirais. Pour faire rire, pour faire pleurer. Pour donner des personnages à aimer, comme le fait Dickens, et pour amener le lecteur « à considérer le meilleur côté de la nature humaine ».

J'ai lu à mes trois enfants David Copperfield ou Nicolas Nickleby, le soir au bord du lit. Je faisais alors la même chose que mon écrivain préféré quand il mettait ses romans en scène devant des milliers d'auditeurs : j'abrégeais, je clarifiais. J'avais d'ailleurs dit dans un imprudent article que, si les romanciers avaient une retraite, j'emploierais la mienne à adapter Dickens pour le transmettre. C'est sans doute ce qui me valut ce coup de téléphone de Marie-Hélène Sabard, qui dirige les « Classiques abrégés » de L'école des loisirs.

– Ça va être le bicentenaire de la naissance de… devine qui ? Et tu sais quoi ? Je voudrais que tu fasses une adaptation des Grandes Espérances !

Je ne peux pas dire que je fis un bond de joie. Je savais que ce serait une entreprise prenante et risquée. Tandis que je me débattais au téléphone pour décliner cet honneur, le facteur sonna à ma porte. Il n'y a pas que Dickens qui ait un jour anniversaire. C'était le mien, et le facteur m'apportait un cadeau d'une amie documentaliste. Tout en écoutant les ultimes arguments de mon interlocutrice, j'ouvris l'enveloppe matelassée et j'en sortis Great Expectations.

Happy birthday ! Je pense que l'apparition de Charles m'ordonnant d'une voix d'outre-tombe : « Just do it ! » ne m'aurait pas fait plus d'effet. J'ai donc adapté De grandes espérances (1) à la demande de son auteur, et encouragée par cette petite fille qui, le croisant un jour, lui avait déclaré :

– Oh, monsieur Dickens, j'aime tant vos romans ! Bien sûr, je saute les passages ennuyeux, pas les passages ennuyeux courts. Mais les longs !

Soyons honnête, j'ai aussi sauté les passages ennuyeux courts… pour ne laisser entre les mains de mes jeunes lecteurs que l'histoire, les personnages, les émotions, et le plaisir de lire Dickens.

(1) Parution à l'automne 2012 (l'école des loisirs) avec aquarelles de Philippe Dumas.

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