
JACQUES DE DECKER
vendredi 20 février 2009, 10:48
« Cest la face cachée et dérisoire de la notoriété qui mintéresse », explique Daniel Kehlmann. © Sven Paustian.
Neuf nouvelles, dont seule la dernière n'est compréhensible qu'à condition d'avoir lu toutes les autres. Tel est le dispositif auquel correspond Gloire, le dernier livre du wonderboy (on devrait dire le Wunderkind) des lettres allemandes d'aujourd'hui.
Daniel Kehlmann est déjà couvert de succès, de prix et de réputation flatteuse. Il est détenteur du prix Kleist, l'une des plus hautes distinctions littéraires d'outre-Rhin. Mais il ne se contente pas d'avoir ébloui les experts et les jurés. Les lecteurs se sont précipités en masse sur son dernier roman Les Arpenteurs du monde (« Die Ermessung der Welt ») dont il s'est vendu en langue originale non moins d'un million d'exemplaires. Et quelque quarante traductions ont suivi, dont la française, chez Actes Sud, maison à propos de laquelle, à l'instar de Paul Auster, publié à la même enseigne, l'auteur ne tarit pas d'éloges.
Die Ermessung der Welt était une prouesse. Comment faire tenir autant de savoir (les deux protagonistes du roman sont Hummboldt et Gauss, pionniers de la connaissance) dans un ouvrage aussi érudit, profond, stimulant et drôle ? Les innombrables lecteurs de ce tour de force ne s'y sont pas trompés, au point que l'on peut déjà tenir ce livre d'un jeune homme qui a à peine franchi le cap de la trentaine pour un classique d'aujourd'hui.
On l'attendait forcément au tournant, après un triomphe pareil. Et il a trouvé la parfaite parade, avec un « divertimento » où il tourne en dérision attendrie bien des avatars de la célébrité aujourd'hui (on pense au film de Woody Allen Celebrity, qui est lui-même une variation sur Dolce Vita de Fellini). Dans Gloire, Kehlmann met en scène divers protagonistes qui ont tous à faire avec la confection de textes, seule chose qu'ils aient en commun. Cela va du blogueur scotché à son écran à la femme de lettres égarée dans un reportage qui se retrouvera femme d'ouvrage au Kazakhstan, du gourou littéraire gagné par une déprime vertigineuse au personnage qui se révolte contre l'arbitraire de son créateur.
Entre ces différents contes, des fils de toutes natures se tressent, comme dans les Contes carnivores de Bernard Quiriny, prix Rossel 2008, autre prodige littéraire de la même génération : ils ont ceci en commun que leur gigantesque culture littéraire est tellement bien digérée qu'elle ne fait que renforcer le plaisir que l'on prend à les lire. Tant il est vrai que si peu de connaissance livresque éloigne du plaisir, beaucoup y ramène.
Né à Munich et vivant à Vienne, fils d'un metteur en scène et d'une comédienne, Daniel Kehlmann est le marionnettiste d'un théâtre de prodiges, qui agacera les uns par sa brillance, et comblera tous les autres : on aurait mauvaise grâce de se plaindre d'une telle abondance de dons.
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