
LUCIE CAUWE
vendredi 20 juin 2008, 11:56
Photo : J-M. Lubrano.
J'ai écrit un recueil de nouvelles, avec un plaisir assez fou, qui sont toutes dans la même ambiance », nous disait Patrice Juiff à la sortie de Kathy, son deuxième roman. Le voici édité, ce recueil de nouvelles dont la première donne son titre à l'ouvrage, La taille d'un ange. Si l'écrivain a choisi, dans cette voie difficile, celle encore moins aisée de la nouvelle noire, il y réussit pleinement.
Quelle prouesse que de rendre le lecteur le témoin privilégié car au plus près des événements sans en devenir voyeur pour autant , le temps de neuf textes courts, de vies très ordinaires, imprégnées de solitude et de violence, et de l'amener à une empathie profonde et naturelle envers des personnages souvent brutaux, perdus en eux-mêmes, largement déshérités par le destin mais en même temps capables d'une tendresse immense.
Dans la noirceur que Patrice Juiff dépeint, sans concession ni emphase, de sa belle écriture précise et fluide, il y a toujours un petit point de lumière, un rien d'espoir qui donne à demain sa raison d'arriver. Qui invite aussi le lecteur à le découvrir. Car les moments de lecture que propose l'écrivain français ne laissent pas indifférent. Comment pourrait-il en être autrement quand la première phrase de la nouvelle introductive au recueil fait lire « Vince a pris douze ans de taule. Pour un double viol qu'il n'a pas commis », que « Mourir aussi » commence par « Je viens de me disputer avec Olga. Ma petite amie. Pour une mauvaise raison. Une connerie », alors que l'entame de « Dimanche matin » est le glaçant « Papa nous tabasse tous les dimanches matin » ? Les incipits des nouvelles suivantes sont relatifs à une vengeance à exécuter, à la mort d'un père, à la disparition d'un chien, à un état amoureux inattendu, les premières phrases des deux derniers textes se répondant discrètement l'un à l'autre : « La première fois que j'ai vu ma mère, c'est sur une photo » pour « Un cur en commun » et « La dernière fois que j'ai vu ma sur, c'est le lendemain de mon huitième anniversaire. » pour « Le premier vrai souvenir que j'ai d'elle ».
Des mots-tremplins chaque fois, qui permettent à Patrice Juiff de prendre son envol le temps de quelques pages en compagnie de ses personnages. Cette fille trop jeune pour avoir un bébé, qui veut absolument aller montrer leur fille à son père en taule, qui part avec Océane dans une folle expédition en mobylette (80 km à parcourir), qui multiplie les initiatives dangereuses, baignade en étang, cigarettes, alcool, jusqu'à ce que sa dernière imprudence, totale, lui donne enfin la maturité qui lui faisait défaut, les certitudes de vie qui lui manquaient sans qu'elle en ait vraiment conscience.
Si « La taille d'un ange » est une nouvelle bouleversante par son propos et la manière dont il est rapporté, les autres textes sont tout aussi forts dans leur scénario et leur traitement. L'histoire d'amour du couple que rencontre celui qui part de chez lui après une dispute avec Olga. La fille aînée qui doit choisir quel enfant sera frappé par leur père avant d'imaginer un autre quotidien. Une vengeance admirablement orchestrée. Mais aussi d'autres questions comme le remariage rapide d'une veuve, la dépression d'une épouse, la maladie d'Alzheimer, sans oublier les liens du sang, connus ou pressentis. Autant de textes magnifiques, aux narrateurs anonymes, régulièrement balayés par le mot « ange » qui les entraîne sous d'autres cieux.
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