Carte à l'envers : lettre ouverte à Harry Roselmack
DEFFET,ERIC
jeudi 29 avril 2010, 09:33
Distingué confrère, mon pote Harry, laisse-moi te raconter ici l'histoire d'un pays qui marche sur la tête. Par Eric Deffet
Lundi soir, à ta manière très parisienne, tu as résumé à l'insu de ton plein gré l'incongruité congénitale de ce bout d'Europe : le nord au sud, le sud au nord, et Bruxelles-nombril au centre, mais pas tout à fait. La carte censée édifier les masses françaises avait en réalité du génie : elle illustre dans un raccourci définitif l'imbroglio institutionnel qui vaut à cet état lilliputien de perdre les pédales.
Je veux donc te parler d'une Belgique dont tu n'as même pas idée. Au siège de TF1, les infographistes ont dessiné à la grosse louche la Wallonie et la Flandre. Mon pauvre Harry ! Sais-tu par exemple que les vaches qui broutent dans les Fourons sont flamandes, mais paissent en paix dans ce qui ressemble à la Wallonie ? Sais-tu que les Picards de Comines-Warneton épicent leur langue française de l'accent Ch'ti, alors qu'ils sont plantés aux portes du Westhoek flamand ? Sais-tu qu'il s'est trouvé des esprits tordus pour imaginer un couloir forestier de quelques mètres de large qui relierait Bruxelles à la Wallonie, à travers des terres que les Flamands considèrent comme inaliénables ?
Je veux te parler d'une Belgique qui s'étripe pour un bout de pâture, un coin de village ou un chemin de campagne. Et quand ses dirigeants s'accordent, cela ne peut s'imaginer qu'à coups de considérations biscornues : ces « facilités » qui permettent à des citoyens d'ici de vivre malgré tout là-bas, comme s'ils vivaient ici. Et vice versa, si tu me suis.
Je veux te parler d'une Belgique où trois bourgmestres francophones régulièrement élus n'ont pas le droit de remplir leur mission par le seul fait du prince Bourgeois, ministre flamand de l'Intérieur, qui a le pouvoir de les nommer. Retiens ceci : dans ce pays, la démocratie n'est pas acquise.
Je veux encore te parler d'une Belgique où la crème des constitutionnalistes et le top du monde politique ont perdu leur latin, c'est tout dire. Quand et comment dissout-on les Chambres ? Faut-il tirer la sonnette d'alarme avant ou après la plénière (ne cherche pas à comprendre) ? La scission de BHV même remarque que précédemment sera-t-elle mise à l'agenda, votée ou reportée à une date ultérieure (biffer les mentions inutiles) ? Et puis, cerise sur le spéculoos : les élections à venir seront-elles légales ?
Tu as bien lu : « légales »
Je veux en effet te parler aussi d'une Belgique où : 1) le Premier ministre annonce des élections ; 2) le chef de l'Etat consulte nuit et jour comme pour les éviter ; 3) la date du scrutin n'est pas fixée, mais la campagne est lancée ; 4) tout ce dont je te parle, c'est boulettes et billevesées puisque les résultats des urnes, quels qu'ils soient, reposeront sur des sables mouvants juridiques.
Je veux te parler d'un Roi qui a épuisé le dictionnaire : informateur, formateur, démineur, explorateur, facilitateur, réconciliateur, médiateur. D'un Roi qui n'a rien à dire, mais qui multiplie les communiqués. D'un Roi qui n'en finit pas d'entendre qu'on va lui couper les ailes et que son fils est un grand dadais de cinquante ans.
Je veux enfin te parler d'un mot, un seul : « voter ». Chez nous, ce verbe est devenu une injure, ces temps-ci. Voter, ce serait « la dernière extrémité », « le chaos », « la pire des solutions », et j'en passe. D'accord, dans notre pays tarabiscoté, les urnes facilitent rarement la vie des hommes politiques. Mais faut-il pour autant les déclarer infréquentables ? Dis-moi : de quoi ont-ils peur ?
A bientôt peut-être,