Pol Mathil est décédé
JUREK KUCZKIEWICZ
mercredi 21 décembre 2011, 15:37
Notre collaborateur depuis plus de 40 ans s’est éteint ce mardi 20 décembre des suites d’un cancer. Pol Mathil, alias Leopold Unger, avait 89 ans. Son portrait
©Alain Dewez – Le Soir
Pol Mathil, journaliste et chroniqueur au Soir depuis plus de 40 ans, s’est éteint ce mardi 20 décembre des suites d’un cancer. Il avait fêté ses 89 ans en août dernier.
Journaliste au Soir, spécialiste de l’Europe centrale et orientale et, jusqu’en 1990, du bloc soviétique, Leopold Unger – c’était son vrai nom – était aussi une sommité journalistique en Pologne, son pays d’origine.
Leopold Unger est né à Lwow en Pologne, en 1922. Issu d’une modeste famille juive, il avait été conduit par son frère à Bucarest, dès le début de la Seconde Guerre Mondiale en octobre 1939. Alors que ses parents furent exterminés par les nazis, et que son frère tomba au combat en Italie sous l’uniforme polonais, il traversa la Guerre sain et sauf. Revenu au pays en 1948, après une première expérience de correspondant en Roumanie, il entra au quotidien Zycie Warszawy, où il devint secrétaire de rédaction. En 1969, lors d’une purge antisémite organisée par le pouvoir communiste, Leopold Unger et sa famille furent chassés de Pologne, et vinrent s’installer en Belgique.
Avec acharnement et obstination, Leopold Unger réussit à redémarrer, de zéro, une carrière de journaliste : au journal Le Soir, où, par la petite porte, il commença à placer des articles sur « l’Europe kidnappée ». Peu à peu, celui qui signait au Soir Pol Mathil – raccourci de son prénom et de celui de son épouse – gagna une reconnaissance et finalement un statut de journaliste à part entière, tandis que la réputation du Soir pour sa couverture du bloc communiste enfla en Europe.
Parallèlement, Leopold Unger avait entamé une collaboration avec la prestigieuse revue polonaise Kultura, éditée à Paris, et diffusée sous le manteau en Pologne ainsi que dans l’ensemble de la diaspora polonaise. Ses chroniques « Vu de Bruxelles », mais aussi ses billets hebdomadaires à Radio Free Europe en langue polonaise et quelques années de collaboration comme « columnist » au International Herald Tribune, lui assurèrent une réputation et une aura en Pologne qui ne se démentit jamais. C’est simple : toute l’élite polonaise qui s’éleva contre le pouvoir communiste, et finit par faire tomber le régime en 1989, s’est politiquement formée en lisant Kultura, et notamment les analyses internationales de Leopold Unger. Une « formation permanente » que notre collègue poursuivit dans les pages du quotidien Gazeta Wyborcza : un journal créé par Solidarité avant les élections qui allaient précipiter la fin du régime communiste, et qui devint le grand journal laïque, progressiste et européen qu’il est aujourd’hui.
Et toutes ces années durant, Unger ne cessa jamais d’être Mathil, signant dans Le Soir jusqu’au mois d’août dernier, lorsque parut sa dernière chronique : ne plus avoir la force d’écrire fut l’ultime épreuve, peut-être la plus douloureuse pour ce journaliste dans l’âme. Notre collègue et ami était un passionné de ce qui était plus qu’un métier pour lui, curieux d’un monde où tout l’intéressait, et dont il n’avait de cesse de débusquer le sens occulté par des soubresauts pas toujours intelligibles. Jusqu’à ses derniers jours, il ne pouvait se passer de surfer les sites d’information, demandait à ses collègues de la rédaction de lui apporter le courrier et les journaux qui lui parvenaient rue Royale, s’enquérant aussi : « Quoi de neuf à la rédaction ? » L’air du monde était son oxygène.
Il y a quelques mois, nous lui avions expliqué le fonctionnement du réseau de micro-blogging Twitter. Il s’en était extasié, et s’était immédiatement créé un compte, dès qu’il comprit que c’était là un nouveau moyen pour diffuser sa prose : enfermer une idée forte en 140 signes, était quelque chose qu’il faisait déjà depuis des décennies…
En 2001, Leopold Unger avait publié en Pologne ses mémoires de journaliste. Nous avions fait paraître, l’été 2002, une série de 12 longs extraits traduits de cette passionnante autobiographie, qu’il résumait parfois en parlant de « 20 ans à l’Est du Rideau de fer, 20 ans à l’Ouest du Rideau, et 20 ans après sa disparition ». Une aventure qui l’avait aussi mené, pendant toute la crise des missiles, à Cuba en 1962.
Pour le Soir, qui lui assura non seulement le redémarrage professionnel après son expulsion de Pologne, puis constitua sa base, une plate-forme unique à partir de laquelle il put rayonner, Unger/Mathil conserva un attachement et une fidélité sans faille. Il eut, outre son foyer, plusieurs familles : chacune d’elle était un journal. Au Soir, comme dans chaque famille qui se respecte, Pol avait entretenu des relations dont les divergences politiques n’étaient pas toujours absentes. Mais au Soir justement, Pol avait trouvé et chérissait par dessus tout un espace de liberté sans pareil : une valeur qu’il situait au plus haut plan, et qui allait de pair avec un énorme respect pour ses collègues, où l’affection finissait toujours par affleurer.
Leopold, que ses amis polonais appelaient affectueusement Poldek, tandis qu’au Soir nous l’appelions Pol, fut selon les générations de collègues ou patrons qu’il y côtoya, un ami, un parrain, ou un conseiller d’une fidélité sans faille. Cela, tout autant que son apport intellectuel et journalistique au Soir dont il contribua à accroître l’image de marque, en Belgique et à l’étranger, nous manquera immensément.
La rédaction du Soir et la direction du groupe Rossel adressent à Madame Unger, ainsi qu’à toute sa famille, ses plus sincères condoléances. Nous sommes nombreux à partager leur tristesse.
Vos réactions
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fréquenté dans les 70s, aussi, meme si de loin... en stage au Soir ( époque de Paul Vandamme.. une autre référence journalistique, Salut !) ...Chapeau, Monsieur...
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Merci monsieur Mathil J'ai eu la chance de renconter pol Mathil en 1997 lors d'une interview à la rédaction du Soir dans le cadre de mes études. J'adorais lire ses articles engagés sur la transformation des démocraties d'Europe de l'Est. J'ai été marqué par la personnalité hors du commun, la gentiellesse, le charisme et la profondeur de l'homme. La rencontre n'a duré qu'une petite heure et pourtant je m'en souviens encore très bien aujourd'hui. Son départ va laisser un grand vide autour de lui. Bonne route monsieur Mathil et merci pour votre combat en faveur de la liberté d'expression et de la presse.
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Juste pour dire que nous perdons un grand MONSIEUR à la rédaction et surtout un AMI. Alors ,rien qu'un mot... MERCI , oui merci pour tout ce que tu as fait pour le presonnnel de la rédaction du SOIR. Tu nous manqueras Popol Les employés présentent leurs sincères condoléances à la famille et aux amis de Paul Mathil.
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Même si je ne partageais pas toujours ses idées (je ne suis pourtant nullement communiste), je prenais toujours grand intérêt à lire Monsieur Mathil. C'était une de ces "plumes" devenues rares dans la presse contemporaine. Un style, quoi. Pas un adepte du copîé/collé. Lui reprocher son "anti-communisme primaire"??? C'est un peu comme si on reprochait l'anti-nazisme primaire à quelqu'un! Lui-même victime du régime, il connaissait des choses que nombre d'intellectuels de son époque niaient avec véhémence... Mes respects, Monsieur...
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