Quand Dusapin joue en « solos »
MARTIN,SERGE
mercredi 31 mars 2010, 15:48
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Pascal Rophé et l’Orchestre philharmonique de Liège présentent l’intégrale de ses solos pour orchestre.
Pascal Dusapin n’a jamais partagé le désintérêt pour l’orchestre symphonique © MvH – ArtDesign / Barum / ARTE GEIE
Le 27 mars 2009, Pascal Rophé et l’OPL créaient à la Cité de la musique Uncut, le 7e solo pour orchestre de Pascal Dusapin. Ils achevaient là une aventure créatrice de dix-sept ans et se préparaient à clôturer celle d’un enregistrement qui s’était étalé sur près d’un an et demi. C’est le compositeur lui-même qui avait tenu à confier cet enregistrement à Rophé, un complice de longue date et à l’OPL. Lui-même avoue ne connaître que peu d’orchestres capables de réaliser un tel investissement dans l’assimilation et le rendu de sept partitions particulièrement exigeantes sur le plan instrumental et conceptuel : « L’OPL est un orchestre où il se passe quelque chose et où chaque instrumentiste est rigoureusement impliqué dans son travail. Je n’oublierai jamais leur tubiste qui a pris une demi-heure de son temps pour m’expliquer, par passion, toutes les possibilités et toute la gamme de ses instruments. Ces musiciens, fascinés par leur métier, ont permis que ces séances d’enregistrement nous conduisent encore plus loin dans la connaissance de mes propres partitions. » Un hommage qui vaut son pesant d’or quand on sait que certains solos ont été créés par des phalanges du niveau de la Radio bavaroise ou du Philharmonique de Berlin.
C’est en 1991 que Dusapin reçoit la commande des Rencontres musicales d’Evian pour écrire une page d’orchestre pour l’Orchestre symphonique de la Julliard School et Rostropovitch. « Une œuvre courte qui devait tourner autour des dix minutes… Tout le monde demandait la même chose à l’époque et j’étais un peu exaspéré de toujours devoir couler mon inspiration dans cet impératif de brièveté, quelque part entre dix et vingt minutes. Je rêvais d’une forme longue qui s’articule autour de sept mouvements, un chiffre traditionnellement un peu fétiche. Au début, j’ai gardé secret le projet mais j’y ai introduit les commandes qui me parvenaient. Et à la fin, c’est l’existence même du cycle qui a intéressé les commanditaires. »
Les « solos » ne sont pas les mouvements d’un concerto pour orchestre du type de ceux composés par Bartók ou Lutoslawski : il ne s’agit pas ici de mettre en valeur les instrumentistes individuels de l’orchestre, mais bien l’orchestre lui-même comme formation unique et globale. Dusapin avoue n’avoir jamais partagé le désintérêt pour l’orchestre symphonique. « C’est une entité autonome, avec ses règles et ses modes de fonctionnement, ses capacités expressives propres comme un quatuor à cordes. Et c’est comme tel, avec sa disposition instrumentale classique, à quelques renforts près, que j’ai voulu l’utiliser. »
Un développement organique particulier à chaque solo
Les sept solos sont écrits selon des processus de développements organiques propres où la musique s’autogénère par l’action de procédés propres à chaque partition. Chaque solo portera un nom qui éclaire l’auditeur sur le processus utilisé et sur le climat du morceau.
Go : « On y va, c’est parti ! » A l’unisson. La partition s’articule autour de deux mouvements : le premier, énergique et frénétique, tente de revenir à l’unisson originel, le second, souple et ondoyant, crée une série d’arborescences jusqu’à ce que les deux mouvements se rejoignent et fusionnent dans une lente extinction. A noter que les six premiers solos se termineront dans cette extinction vers le silence alors que le 7e et dernier éclate férocement, d’un seul bloc.
Extenso : Il s’agit cette fois de créer des « extensions » du matériel sonore qui est déplié et retourné, s’éloignant de sa forme originelle pour s’éteindre comme si l’orchestre était frappé d’une apnée soudaine.
Apex : Le mouvement est influencé par la queue d’aronde, ce procédé qui permet aux ébénistes d’assembler diverses parties d’un meuble par des jeux d’imbrication. Une matière s’installe lentement.
Clam : Le processus vient du dedans et fonctionne presque en cachette selon la technique des cloques (en peinture une perte d’adhérence qui provoque une bulle). L’énergie se replie sur elle-même sans pouvoir éclater.
Exeo : Mais cette énergie se libérera dans Exeo (« Je sors »), avec une force tellurique qui renforce l’effet de bloc de la masse orchestrale.
Reverso : Changement complet d’atmosphère avec cette fine et lente méditation, écrite à contre-courant comme si l’on partait de la fin du morceau pour le recouvrir de la matière du début, pour ensuite reprendre inlassablement ce mouvement de l’arrière vers l’avant.
Uncut : A l’incertitude qui plane sur la fin de Reverso, répond la force de frappe de cet Uncut, une forme verticale, cinglante, sans profondeur qui clôture le cycle… « sans coupure », comme l’exprime le terme choisi.
Dusapin, Intégrale des solos pour orchestre ; OPL, Rophé (Naïve, 2 CD).
