Alain Chamfort , entre YSL et un album de duos

THIERRY COLJON

mercredi 07 avril 2010, 15:47

Alain Chamfort vend autrement son projet « Une vie Saint Laurent », avant de signer avec Universal pour un album de duos.

Alain Chamfort , entre YSL et un album de duos

Alain Chamfort a réussi à imposer au fil des ans un style propre, fait d’une élégance qui doit autant à ses démarches alternatives qu’à son désir de toucher le plus grand nombre © DR

On retrouve Alain Chamfort et Pierre-Do Burgaud, l'auteur du projet Une vie Saint Laurent, dans un petit restaurant sympa de Montmartre.

Une vie Saint Laurent

En seize tableaux et autant de chansons, Alain Chamfort chante et narre la vie d'Yves Saint Laurent. D'« Oran » à « Adieu Monsieur Saint Laurent », la chronologie est strictement préservée. La voix douce d'Alain se met entièrement au service des textes précis de Pierre-Dominique Burgaud. Musicalement, Chamfort est fidèle à son style, même si le producteur du disque, Jean-Philippe Verdin, signe ici trois mélodies. L'élégance du couturier trouve ici un écho digne de sa légende.

Comme plus personne en Belgique ne s'occupe de sa promotion (lire ci-contre), on a nous-même contacté le chanteur et son acloyte pour parler de ce nouvel album, de toute beauté.

C'est Pierre-Dominique Burgaud (déjà auteur du Soldat rose) qui a lancé avec Alain ce projet original. « On voulait trouver un sujet qui intéresse beaucoup de monde, reconnaît-il. Saint Laurent, il y a le côté société. Même si on n'est pas intéressé par la haute-couture. On n'a pas ça avec Chanel ou Dior qui n'a duré que dix ans. Ici, il y a toute une histoire qui va au-delà de sa vie. Il commence très tôt, il réussit, il se fait virer de chez Dior, il monte sa boîte, il fait la fête, puis il déprime… Il y a plein de choses intéressantes. La vie d'YSL a été plus romanesque que celle de Dior. »

« En 1955, YSL a assumé son homosexualité. Pas Dior ni personne d'autre, rappelle Alain. Il était pour l'égalité des sexes quand il a transposé aux femmes la garde-robe des hommes. La parité sexuelle, on en parle tous les jours aujourd'hui encore. On a conçu ce projet de son vivant. On ne voulait pas d'une fresque historique à la Robert Hossein : de Gaulle, Mozart ou Jeanne d'Arc. On voulait relier à notre vie à nous. Quelque chose de contemporain. Yves Saint Laurent, on ne le connaît pas si bien que ça finalement. »

Alain et Pierre-Do se mettent au travail avant même d'aller voir Pierre Bergé pour lui parler de leur idée. Quatre mois avant la mort de Saint Laurent, lorsque Bergé les reçoit, il leur dit qu'Yves était très malade... PDB : « Il nous a reçus un peu froidement. Il a aimé que le disque ne soit pas sur la mode mais sur la vie de son compagnon. Il a tout écouté. On sentait que l'émotion montait. Il nous a juste corrigé deux choses sur l'ordre de deux morceaux et insisté sur la Majorelle où ils avaient été heureux.

« Il nous a fait confiance et ne nous a rien demandé, question droits. On a juste eu son autorisation orale. Mais on n'utilise pas la marque, uniquement le nom. »

Alain : « Valait mieux ne pas l'avoir contre nous. Il a même accepté de mettre des extraits du disque en écoute dans l'expo. Sans rien demander en contrepartie. »

PDB : « Il était peut-être touché par le fait qu'on ne lui a pas demandé d'argent. On n'était pas des escrocs. »

Alain et Pierre-Do peuvent donc se mettre au travail et produire ce disque qu'Alain chante avec beaucoup de délicatesse, se pliant aux exigences du texte qui raconte la vie d'YSL.

Alain : « C'est de la narration. Je ne suis pas impliqué de la même manière que lorsque je parle de choses qui me concernent. J'ai plus de distance, je suis moins affecté. »

Le disque aurait pu sortir en 2009 mais nos deux acolytes ont préféré coller à l'actualité de l'exposition au Petit Palais.

Pour la scène, ils ont été contactés par le Palais Chaillot qui rêve de monter un ballet en 2011.

Alain : « On veut tout de même le faire exister autrement, sous la forme d'un concert, avec des projections. Normalement, on le monterait aux Francofolies de La Rochelle. »

Une autre façon de vendre

Le disque Une vie Saint Laurent est disponible de trois différentes façons : via les plateformes digitales légales au coût de 9,90 euros. En version digipack via le site vente-privee.com. Et enfin sous forme d'un très beau livre illustré au prix de 25 euros, comprenant le disque gratuit. Une formule inédite née de la force des choses : « Nous, on voulait réagir face au manque d'enthousiasme des maisons de disques, nous avoue Alain. On est tous les deux producteurs de ce projet. A 50-50. On a cherché des contrats de licence avec des firmes de disques. On les a presque toutes rencontrées et en gros, c'était : “C'est très bien mais c'est quoi ?” Un manque total de compréhension du projet. J'avais déjà, pour le DVD de la captation de mon concert au Jardin du Luxembourg, trouvé un accord, pour la distribution, avec vente-privee.com. On n'a pas pu le faire très longtemps car on a reçu une sommation de la Fnac qui estimait que cela entrait en concurrence avec le disque qu'elle distribuait. On a donc tout stoppé car on n'a pas osé se priver d'eux. Là, c'était logique qu'on se tourne à nouveau vers vente-privee.com qui cherchait à valoriser sa marque. Ils ne nous ont d'ailleurs rien retenu, ce qui nous permet de

vendre le disque à 5,50 euros. Comme on voulait aussi être dans les circuits normaux, on a approché les éditeurs pour faire un livre avec l'album inclus. Ça offre un choix. On peut aussi télécharger le disque sur les plateformes légales. Mais à 9,90 euros. Vente-privée n'est pas spécialisé en produits culturels, c'est plus des vêtements. C'est eux aussi qui vendaient le Kabaret de Patricia Kaas. »

Le problème, et Alain est le premier à le regretter, c'est que vente-privée ne livre pas en Belgique ni en Suisse. Pierre-Dominique veut bien parler chiffres : « L'album a coûté cent mille euros à faire. Ce qui est pas mal pour un album indépendant. On doit en vendre vingt mille, en gros, pour atteindre le seuil d'amortissement. Et là, on y est arrivé. »

Alain : « On est aussi éditeurs et auteurs, ce qui fait baisser ce seuil de rentabilité. Mais on a dû se prendre nous-mêmes en main. On a fait appel à une attachée de presse indépendante. On a fait des coffrets qu'on a distribués aux médias. Pour leur donner les clés du projet. On l'a payé nous-mêmes. Il y a un making of, des photos, les textes… »

Alain Chamfort prouve en tout cas qu'au royaume des idées neuves, l'artiste est roi.

www.vente-privee.com ou sous forme de livre-CD chez Albin Michel.

Et ensuite, les duos. Pourquoi ?

Figure de proue des chanteurs connus devenus alternatifs à force d'innover (et aussi par obligation sinon par défaut), Alain Chamfort risque d'en étonner plus d'un avec son prochain album constitué de duos sur ses anciens titres. Une idée d'Universal (forcément !) qu'Alain assume comme il peut : « Je ne pense pas aux conséquences. Si t'as peur des réactions des uns et des autres, tu ne fais rien. J'ai signé pour un seul disque car je sais ce dont je ne veux plus. L'album de duos pourra servir de conservatoire, je me dis. Je sais que c'est un disque particulier. On verra comment les gens le recevront. Ce sera aussi un test pour moi. Si j'en vends 200.000, je serai dans une autre position qui me donnera pouvoir et liberté. D'ici là… »

Alain n'a pas encore fait le choix des chansons ni des interprètes : « Je n'ai encore rien validé. Pour le moment, ce sont eux qui font le boulot. Il faut trouver un producteur aussi. Au départ, l'idée – pas trop mauvaise – était de faire un disque de duos qu'avec des filles. On verra s'il y en a assez à accepter. Au moins, il y a un concept. »

Alain, pour le moment, n'a pas de nouvelles chansons inédites sous le coude : « J'aimerais tout de même avoir un titre inédit qui puisse porter le truc en radio. Pas juste “Manureva”. »

Cet album de duos ne remet en tout cas pas en cause tout ce qu'Alain a pu dire depuis cinq ans sur les multinationales. En préférant se tourner vers le passé avec la formule aujourd'hui convenue des duos, plutôt que vers la nouveauté, Universal confirme une tendance que les artistes sont nombreux à regretter.

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