
SERGE MARTIN
mercredi 14 octobre 2009, 15:37
« Il existe une incroyable alchimie entre les vers de Racine et la musique de Grétry », explique Hervé Niquet, qui dirigera le concert bruxellois. © D.R.
Chaque année, le Centre de musique baroque de Versailles consacre ses « Grandes Journées » à un compositeur clé de la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles. Cette année, c’est le Belge André-Modeste Grétry qui sera à l’honneur. On sait que ce Liégeois (d’origine) sera, avec Gluck, le compositeur favori de la reine Marie-Antoinette. À côté d’un opéra-comique, L’Amant jaloux, d’un ballet héroïque, Céphale et Procris et d’un ballet-pantomime d’après l’opéra-comique Zémire et Azor, le grand événement de cette festivité sera la résurrection d’Andromaque, la seule tragédie lyrique du compositeur.
La commande n’est pas le fruit du hasard. Comme l’explique Benoît Dratwicki, directeur artistique du Centre de musique baroque de Versailles : « Elle arrive au moment où un nouveau directeur, Anne-Pierre-Jacques Devismes du Valgay refonde complètement l’organisation et la programmation de l’Académie royale de musique. Conscient de la relative médiocrité des livrets d’opéras, il a l’idée de remettre en musique les textes illustres, à commencer par le grand Quinault. Il commande donc Amadis à Jean Chrétien Bach, un Allemand de Londres, Thésée à Gossec, Iphigénie en Tauride à Gluck et Piccinni, représentants à Paris des écoles viennoise et italienne. Confier l’Andromaque de Racine à Grétry, ce Belge de Paris qui règne sur l’opéra-comique, s’inscrit donc pleinement dans ce mouvement d’ouverture. »
Il n’empêche que, pour Grétry, écrire une tragédie lyrique demeure un défi considérable. Il s’agit de s’inscrire dans 150 ans de tradition musicale selon un moule mis en place par un Italien, Lully, qui codifia l’étiquette musicale de la Cour de Versailles. « Et pourtant, comme le souligne Dratwicki, confronté à la nécessité d’exprimer des sentiments profonds et violents dans une action très rapide ; Grétry doit chercher d’autres solutions. Certes, son style demeure typiquement français mais on a néanmoins l’impression d’assister au début de quelque chose de nouveau plutôt que d’assister à la fin d’un monde. Il y a déjà des accents de Berlioz dans cette musique, avec toute la science d’un authentique rhéteur mais aussi le goût de surprendre, d’étonner.
À l’époque, l’opéra oscille autour d’une double orientation, la tragédie gluckiste dans le genre sérieux et l’opéra-comique autour de Grétry. Ces mouvements vont donner naissance à tout un courant classique comme celui emmené par Haydn et Mozart à Vienne. La Révolution française amène une coupure, mais pas totale : Gossec, par exemple, travaille beaucoup pour le nouveau pouvoir. La restauration sera par contre beaucoup plus sectaire. Avec pour effet que l’essentiel de la création de cette génération classique qui s’est développée autour de Grétry et Gossec est passée dans l’ombre et que l’Histoire a accompli le grand saut vers Berlioz. »
Comment Grétry va-t-il réussir à apprivoiser les vers de Racine ? Un sacré défi que de mettre en musique la propre musique des vers et surtout de rester crédible théâtralement. Pour Hervé Niquet qui dirigera le concert bruxellois, « Grétry a l’habilité de le confier à Pitra, poète spécialiste des pièces comiques, c’est-à-dire à quelqu’un qui sait que la moindre seconde de distraction peut-être fatale et qui cherchera à être efficace. » D’emblée, les auteurs décident d’éliminer les seconds rôles et transfèrent leurs réactions au chœur, qui devient ainsi à la fois acteur et commentateur du drame. Le public est parfois interloqué de voir chacun des protagonistes (Hermione, Pyrrhus, Oreste et Andromaque) accompagné par son propre chœur. De ce fait, l’action avance très vite et il devient vital de garder la tension.
« Il existe une incroyable alchimie entre les vers de Racine et la musique de Grétry, ajoute Niquet, Visiblement, le compositeur est fasciné par son livret. Tous sont violents et épouvantables. Le seul personnage qui surnage, c’est Andromaque. C’est sans doute pour cela qu’au milieu d’un orchestre fourni, Grétry confiera l’accompagnement de son chant à trois flûtes traversières qui épousent les méandres émotionnels de son chant. »
Grétry : Andromaque ; van Wanroij, Wesseling, Guèze, Christoyannis, Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, Le Concert spirituel, Niquet ; Bozar, Bruxelles, le 19 octobre. Prix : de 9 à 37 euros. Tél. 02 507 82 00, site www.bozar.be.
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