Reine Elisabeth : Park Jong-Hai rêveur, Sunwoo Yekwon enchanteur
MARTIN,SERGE;FLAMENT,XAVIER
mardi 25 mai 2010, 23:41
Finale : la soirée de mardi Park Jong-Hai a marqué le 3e concerto de Prokoviev de sa personnalité rêveuse mais qui manque encore de maturité. Sunwoo Yekwon a par contre agréablement surpris par sa technique et son interprétation désarmante. Par Xavier Flament et Serge Martin
Les rêveurs ont aussi leurs chances dans ce monde de gros bras. C’est la leçon que nous donnait le Coréen Park Jong-Hai, 20 ans, en ouverture de la soirée de mardi, au Concours Reine Elisabeth. Mais pour porter, cette personnalité que nous avions qualifiée de « suiveuse » aux demi-finales, a besoin d’être encadrée, que ce soit dans l’écriture ou l’effectif. Il lui faut un chef à la barre pour lui donner une direction et un cadre dans lequel se couler. C’est manifestement le cas dans « Target », l’imposé de Jeon Minje, et dans le troisième concerto de Prokofiev. On goûte alors avec plaisir un piano joliment timbré, chantant et jamais forcé, un sens du rythme très souple et une clarté d’exécution rarement prise en défaut. Et lorsque le mouvement le lui autorise, dans la cadence de Minje ou les cinq variations du second mouvement de son concerto, il peut laisser libre cours à son élégie. C’est encore vrai dans l’allegro final de sa sonate en la mineur de Schubert, parce qu’elle est de nature nettement beethovénienne et suffisamment architecturée. Mais dès qu’il est livré à lui-même dans l’insondable poésie schubertienne, il n’y a plus personne pour l’empêcher de succomber à son penchant naturel. Le piano reste beau, mais le mouvement se fige ; la mélancolie doucettement s’exténue dans des épanchements qui nous privent du sens des enchaînements harmoniques. Nous avions émis un
doute sur la maturité de Park. Le voilà ravivé par ce manque de direction et de simplicité, par un tour décoratif peu en rapport avec la profondeur véritable de l’œuvre.
Sunwoo Yekwon crée une heureuse surprise
Jusqu’ici, Sunwoo Yekwon (Corée, 21 ans) nous avait laissé l’impression d’un formidable technicien, prompt à utiliser les potentialités de son instrument avec une force percussive parfois agaçante. Et soudain, voici que dans l’immense vaisseau de la salle Henry Le Boeuf, la sonorité s’épanouit, elle respire et anime le discours qui y gagne de la cohérence.
On a d’emblée la preuve avec une 24e sonate de Beethoven faussement désinvolte : une hésitation inquiète, un questionnement perturbateur ne cesse d’y heurter un débit « cantabile » hérité du bref « adagio » introductif. L’ « allegro vivace » peut alors prendre l’allure d’une chevauchée fantasque, toujours solidement maîtrisée.
Par contraste, les sonorités vont envahir « Target ». Accords cinglants, souplesse quasi reptilienne du traitement des polyphonies, la partition y trouve un nerf et une verve inconnus jusqu’ici, la force motrice du piano contrastant avec les suggestions multicolores de l’orchestre.
Le redoutable 3e concerto de Rachmaninov dont Sunwoo détaille la sublime mélodie d’entrée avec franchise et netteté clôture triomphalement la prestation. C’est que, derrière cet évident souci mélodique se cachent une pureté qui refuse les affadissements, une volubilité naturelle qui nie l’exubérance inutile. Si la puissance domptée de la sonorité tient tête aux grands éclats des tutti, le piano devient à la fois opposant et complice de l’orchestre comme le montrera la générosité convaincante de l’adagio et la maîtrise des ultimes assauts d’un finale rayonnant dans sa conviction désarmante.