Reine Elisabeth : l'énigme Osokins et la déception Kim Tae-Hyung
MARTIN,SERGE;FLAMENT,XAVIER
jeudi 27 mai 2010, 23:31
Finale (jeudi soir) Avouons l'embarras dans lequel nous jette depuis le début du concours le pianiste letton Andrejs Osokins, 26 ans. Quant à Kim Tae-Hyung, le Coréen déçoit. Par Xavier Flament et Serge Martin
Osokins ? Dès les demi-finales du Concours Reine Elisabeth, nous pensions nous en débarrasser (de l'embarras) à bon compte, en reléguant son récital dans quelque reliquat monstrueux de l'école russe ; en situant son concerto de Mozart quelque part à Leningrad, vers 1960. Mais Osokins est bien là en finale, ce jeudi soir, au Palais des beaux-arts. Et d'emblée, avec sa gracile sonate en sol majeur de Mozart, on a l'impression d'avoir eu tout faux. Et de rendre grâce au jury d'avoir su entendre la valeur de ce piano solide mais toujours chantant ; tout en relief mais qui ne sacrifie rien du fragile cantabile mozartien. À l'instant où nous pensions rengainer la plume, le voilà semble-t-il en difficulté dans Target. Son piano fortement timbré paraît s'imposer, mais l'équilibre penche vite en faveur de l'orchestre, sans que l'on arrive à percevoir une vision à même de relier les climats qu'il multiplie. Sa version anguleuse du troisième concerto de Prokofiev accuse ce paradoxe déjà perceptible dans l'imposé de Jeon Minje : un piano puissant mais sans fulgurance, une conviction mais une forme d'inertie qui brouille la fluidité du mouvement, l'exactitude du rythme et des respirations. Cependant, à l'embarras succède le doute. Car, peut-être, du thème à variations au climax de l'allegro final, la persistance implacable de son
jeu, écrasé jusqu'à la suffocation, insinue-t-elle physiquement la douleur, le sarcasme et le drame de l'uvre. Tâcheron ou génie : à vous (et au jury) de conclure.
Kim Tae-Hyung déçoit
On attendait de ce fin musicien qu'est Kim Tae-Hyung (Corée, 25 ans) qu'il transcende ses bonnes intentions. Force est de reconnaître que l'attente est déçue. Le Beethoven déluré de la 6e sonate lorgne encore vers Haydn tout en s'autorisant des attaques soudaines ou des grognements grognons aux basses. Non sans quelques déséquilibres sans doute dus à une envie démonstrative mal maîtrisée. L'allegretto semble plus neutre et le presto devient une course folle, un peu banale à force de se vouloir trépidante.
Le concurrent attaque Target en puissance, imposant une tension qui se fait ensuite mystère et attente au travers de belles sonorités irisées. Le jeu rythmique avec les percussions fonctionne bien, soutenu par une pulsion sautillante. Une réelle violence s'impose avant l'ouverture sur la cadence, sorte de moment d'interrogation suspendu au-dessus du vide que l'éclat final de l'orchestre ne parvient pas à étouffer.
Les choses se gâtent ensuite dans une 1er concerto de Brahms peu impliqué, dépouillé de toute énergie que le jeu clair et net de Kim Tae-Hyung ne suffit pas à animer. L'atmosphère est pesante, appuyée, souffrant de tempi étirés qui cassent tout rebond et brident toute combativité.
On frise ensuite la déconstruction mélodique dans un adagio affadi où piano et orchestre traînent et se traînent aux confins de lennui. Carré mais prudent, parsemé de cafouillages techniques, le final ne parvient pas à reconstituer linflux attendu. Un naufrage auquel un orchestre absent nest sans doute pas étranger.