Philippe Cassard, la voix de Debussy
SERGE MARTIN
jeudi 02 février 2012, 18:06
A Liège, Philippe Cassard donne avec François Chaplin l’intégrale de la musique pour quatre mains et deux pianos qu’ils viennent d’enregistrer pour Decca et accompagne Stéphanie d’Oustrac et Wolfgang Holzmair dans un récital de mélodies. Un entretien de Serge Martin
JB Millot
Philippe Cassard s’est rendu célèbre par ses leçons de musique données chaque mercredi matin sur France Musique, où il analyse et illustre au piano le répertoire pianistique.
Anniversaire oblige, 2012 sera une année Debussy. En février, Philippe Cassard donne avec François Chaplin l’intégrale de la musique pour quatre mains et deux pianos qu’ils viennent d’enregistrer pour Decca et accompagne Stéphanie d’Oustrac et Wolfgang Holzmair dans un récital de mélodies. Et en mai, c’est le défi suprême : exécuter toute l’œuvre pour piano seul en une seule journée. Entre-temps, Virgin Classics aura publié le récital de mélodies où il guide les premiers pas dans le genre de Nathalie Dessay. Philippe Cassard connaît donc tout du piano de Debussy et s’en explique très naturellement.
Quel est le rôle du piano quand il accompagne des mélodies ?
Il y a deux moments dans l’accompagnement des mélodies de Debussy. Près de 60 d’entre elles sont composées durant les premières années, quand il a entre 20 et 35 ans : il écrit alors fort peu pour le piano seul et plutôt des pièces légères. Par contraste, il crée ensuite de véritables atmosphères au piano où il met littéralement en scène les textes traités. Il écrit de somptueuses pièces pour l’instrument avec des textures capiteuses, des accords qui revendiquent l’héritage de Chopin ou de Schumann. Mais il innove déjà, notamment quand il confie la mélodie à la voix médiane et propulse le clavier dans l’aigu là où l’on attendrait au contraire.
Qu’est ce qui fait la modernité de l’apport de Debussy ?
Son côté concret, cette façon de créer, comme un grand peintre, ses couleurs à partir d’autres couleurs. Ce n’est pas une couleur franche qu’il nous offre mais du gris. Et ce gris est le creuset de toutes les couleurs de demain car il sculpte le concret : distance, espace, volume deviennent des composantes vitales. Dans le piano de Debussy, chaque mesure est une énigme ; la pédale prolonge le halo de certaines notes. Le son qui le préoccupe est celui qui vient du silence. Ses recherches sont toujours attachées à une perception du sensible (suggestion, teinte) qui expriment une idée : la nature, la nuit, le plain air. Et cette vision des choses illuminera tout le 20e siècle : les spectraux, évidemment mais aussi Bartók, Webern ou Morton Feldman et bien sûr Bill Evans ou Thelonious Monk !
Ce qui est étonnant, c’est que cette musique de suggestion n’a rien d’une improvisation.
Elle est au contraire écrite avec une précision maniaque comme l’attestent ses manuscrits. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne retravaillait pas ce qu’il écrivait : il faisait un tri farouche de ses idées. C’est aussi un homme très cultivé. Il connaît tout de la musique ancienne comme des genres légers. Il va du concert au caf’conç’. Verlaine ou Mallarmé n’ont pas de secret pour lui pas plus que Shakespeare ou les tragiques grecs. En peinture, il adore Whistler et Turner. C’est sa fringale de connaissance qui l’a fait tel qu’il est : une voix singulière qui ne déroge pas de la ligne qu’il s’est fixée mais qui fait feu de tout bois.
Comment adapte-t-il cette écriture pour deux pianistes ?
Son écriture pour deux pianos est incroyablement spectaculaire, avec un sens gigantesque de l’espace qui appelle l’orchestre. Avec des contrastes qui vont du murmure suggéré à l’emportement éruptif. A quatre mains, il a deux attitudes. Parfois, il veut pousser la complexité de la formule à l’extrême, aux limites de l’injouable comme dans sa version de « La Mer ». A d’autres moments, il recherche la miniaturisation : on évoque alors la porcelaine de Limoges.
Comment faut-il apprécier ses titres ?
Préludes, études ou estampes, toutes ses pièces sont des moments musicaux. Par-dessus tout, il nous parle de liberté et, en cela, il est impressionniste, comme les peintres qui prennent la liberté de peindre en plein air ou d’inviter une femme nue dans un déjeuner sur l’herbe.
Liège, Salle Philharmonique, du 5 au 12 février. Œuvre pour piano, dimanche 27 mai, de 11 à 22h. Réservation : 04/220.00.00 ou sur le site www.opl.be.
La sortie du CD Clair de lune , avec Nathalie Dessay, est prévue ce 6 février.



