Air sonorise Georges Méliès
DIDIER STIERS
vendredi 03 février 2012, 10:40
Le film du père des effets spéciaux a été patiemment restauré, 110 ans après sa sortie. « Le voyage dans la lune » a désormais aussi son accompagnement musical. Les compositions sont signées par Air, duo emblématique de la french touch.
ENTRETIEN
Le sauvetage du film
Est-il plan plus mythique et symbolique des débuts du cinéma que celui où l'on découvre notre satellite, le visage défiguré par ce vaisseau-obus qui lui est tombé dans l'il ? Il s'en est fallu de peu pour que celui-ci disparaisse, victime du temps et de la chimie, au même titre que ces scènes chez les Séléniens sauteurs ou du retour en fanfare, façon triomphe romain, esclave inclus.
C'est en 1993 qu'on retrouve la version colorée du (court) chef-d'uvre de Georges Méliès. Presque par hasard : dans un tas de bobines qu'un quidam est venu déposer à la cinémathèque de Barcelone. Six ans plus tard, c'est Serge Bromberg (L'enfer, de Clouzot) qui entre en possession de la pellicule déjà cristallisée. Pendant près de quatre ans, ce passionné va superviser une sorte de pré-préservation : d'abord ramollie dans des vapeurs à base d'acétone, cette pellicule est ensuite scannée lorsque chacune des quelques 13.375 images apparaît au mieux...
La suite du miracle ne s'opère qu'en 2010 lorsqu'interviennent des fondations (Groupama-Gan et Technicolor) attachées à la préservation du patrimoine cinématographique, mais également de nouveaux outils numériques et un travail de reconstitution fastidieux. De bénédictin, même : certaines images, trop abîmées, doivent ainsi être remplacées par leurs équivalentes provenant d'une version en noir et blanc, puis repeintes... comme en 1902.
Accompagné par la musique d'Air, Le voyage dans la lune est un étrange périple, dans le temps et l'espace. Une odyssée imaginée par un illusionniste, revécue 110 ans après grâce à d'autres magiciens. Et, entre parenthèses, saluée par Martin Scorsese dans Hugo. Mesdames et messieurs les passagers, bienvenue à bord ; veuillez maintenant attacher vos ceintures !
Il semble que ce soit le réalisateur Olivier Assayas qui ait soufflé le nom d'Air aux fondations ayant uvré à la restauration du film de Méliès. En même temps, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin pratiquent depuis toujours une musique instrumentale, inspirée par l'espace et la science-fiction. Et puis, avec ce Voyage dans la lune, les deux bricolos de la french touch (cette musique électronique des Garnier, Daft Punk et autres St. Germain qui a replacé la France sur la carte du genre dans les années 90) bouclent un chapitre entamé en 98 avec l'album classique Moon safari.
Pour vous, il n'était au départ question que de composer de la musique destinée à accompagner la projection du film au festival de Cannes en 2011 ?
Oui. A l'époque, nous travaillions sur un nouvel album pour lequel nous cherchions une ligne directrice ; le film nous l'a donnée. Comme nous disposions déjà d'éléments, nous avons complété par d'autres morceaux, puis tout édité en un mois de travail intense. Finalement, ça a donné 14 minutes de musique pour accompagner le film, et ces compositions-là, rallongées et complétées, un album spécifique.
Les images du film ont directement influencé la musique ? Certaines scènes sont très psychédéliques, par exemple...
Oui, nous avons voulu à certains moments imaginer une musique un peu dark, étrange. C'est vrai que la Lune est assez terrifiante, ça n'a pas l'air sympa là-bas : les champignons géants vénéneux, les extraterrestres ultra agressifs... Nous avons justement essayé de relever l'émotion en travaillant sur des musiques parfois un peu extrêmes, de parti-pris. Notamment lorsqu'il y a du combat : on dirait du jazz-fusion-funk. Nous avons en tout cas essayé d'utiliser toutes les palettes sonores disponibles.
Le travail de composition a été aussi délicat que celui des restaurateurs du film ?
Notre travail a été l'opposé. Eux ont essayé de restituer le plus fidèlement possible le film tel qu'il était, et nous, nous avons essayé de le dynamiter, de faire quelque chose de complètement anachronique, en utilisant des techniques de composition et d'enregistrement d'aujourd'hui. Mais bien sûr, Méliès tournait ses films pour divertir les gens, et ils avaient du plaisir à aller les voir : nous sommes restés dans cette démarche-là.
Avec l'envie de participer à la restauration d'un patrimoine ?
Pas particulièrement, ni de faire la musique dans un esprit de 1902. D'autant que celle qu'on met en général sur les films muets n'était pas du tout adaptée à celui-ci. Elle ne va pas du tout avec le fantastique et la science-fiction. A l'époque, il n'existe pas de piste sonore sur la pellicule, et Méliès n'a pas accompagné son uvre de musique, ce qui fait qu'il n'y a pas eu un travail sérieux de composition. Si le cinéma avait été parlant, il aurait pu demander à des compositeurs comme Debussy, Ravel ou Erik Satie de composer une musique complètement onirique, et ça aurait été quelque chose d'intéressant. Mais il n'y a eu aucun travail de fait, c'était juste un mec qui jouait ce qui lui passait par la tête dans une foire. Nous avons essayé d'instaurer une collaboration artistique entre la musique et le film. Le rêve serait de savoir ce que Méliès en penserait aujourd'hui, malheureusement, on ne saura jamais si ce que nous avons fait est ce qu'il fallait pour son film.
Vous dites vouloir désormais entamer une seconde partie de carrière en évitant de tomber dans des pièges...
C'est-à-dire que nous avons déjà une fois réalisé un petit miracle en existant et en tournant avec notre musique. Et là, il faut en faire un deuxième. Bien sûr, nous aurons toujours des disques et une fanbase, mais comment le faire dignement, avec panache ? C'est un beau défi que très peu d'artistes ont réussi à relever. Parce que quand on s'est trouvé, artistiquement parlant, qu'on a un nom et une réputation, c'est dur d'en sortir.
Le voyage dans la lune (Virgin/EMI, sortie le 6 février).


