L'homme qui enregistra le monde

DIDIER STIERS

lundi 20 février 2012, 11:52

S'il est un ethnomusicologue dont le nom est entré dans la légende, c'est bien l'Américain Alan Lomax. Sans lui, on n'aurait peut-être jamais parlé de Woody Guthrie ou Muddy Waters, entre autres. Fin février, son rêve de « jukebox global » commencera enfin à prendre forme.

L'homme qui enregistra le monde

Blind Willie Johnson, un de ces nombreux talents que Lomax contribua à faire connaître © DR

Il aurait probablement lampé un verre de bourbon à la santé d'Internet, à l'heure où ses vastes archives ont fait l'objet d'un gros travail de numérisation. Et vont, d'ici à fin février et en bonne partie du moins, être mises à la disposition du public via la Toile.

« Aurait », parce qu'Alan Lomax est décédé en 2002 à l'âge de 87 ans, après une ahurissante carrière menée sur le terrain dès le milieu des années 30. Ses archives, dont une première partie sera à (re)découvrir en streaming (17.000 titres environ), comptent pas moins de 5.000 heures d'enregistrements, sans compter les textes, les films (près de 3.000 cassettes vidéo et une centaine de kilomètres (!) de pellicule, estime le New York Times), des manuscrits, des milliers de photos, des émissions de radio et de télé, des interviews, les concerts dont il a été l'organisateur et enfin tout ce que d'autres chercheurs ou correspondants ont pu lui faire parvenir.

Alan Lomax… Ce patronyme pourrait faire penser à celui d'un aventurier façon Bob Morane ou Indiana Jones. Sauf qu'il ne s'agit ni d'un héros de papier ni d'un archéologue du grand écran, mais d'un infatigable chercheur, en matière de folk au sens musical et large du terme, qui s'est aussi intéressé aux langues et aux danses. On lui doit par exemple les premiers enregistrements de Woody Guthrie et de Muddy Waters. Il a contribué à faire connaître une foule de chanteurs de blues et de folk parmi lesquels Pete Seeger et Lead Belly. On raconte même que ce dernier fut libéré d'un pénitencier de Louisiane après que les Lomax père et fils eurent fait parvenir au gouverneur de l'Etat l'une de ses chansons enregistrée sur un appareil que leur avait offert la veuve de Thomas Edison !

Ce qui est sûr, c'est que sans ses travaux, la musique des sixties n'aurait pas eu la même allure. Il fut l'un des premiers à accorder de l'importance aux genres alors considérés comme mineurs, afro-américain et hillbilly en tête, parce qu'eux aussi racontent l'Histoire. Et le Texan ne s'est pas contenté d'œuvrer aux Etats-Unis : il a arpenté les Caraïbes, l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre et l'URSS.

On a tous en tête cette image de prisonniers en tenues rayées cassant des cailloux sur les routes américaines. Façon Dalton ou O'Brother… Le chercheur est allé réaliser certains de ses « field recordings » auprès de tels condamnés chantant des « prison work songs » dans les plantations du Mississippi. tandis que la B.O. du film des frères Cohen comprend un classique de Skip James, un autre des ces « protégés » de Lomax. Quant à Bruce Springsteen, il a fouillé dans ces mêmes archives pour alimenter deux des titres de son tout récent album, Wrecking ball.

Avec un père collectionneur de chansons folk, l'utopiste avait de qui tenir. Animé par un principe d'équité culturelle (« Les expressions des cultures locales et ethniques doivent être vues comme ayant une valeur égale, en ce qu'elles sont toutes le résultat de l'adaptation de l'être humain sur terre »), il a consacré les deux dernières années de sa vie à initier son Global Jukebox, avec lequel il entendait mettre son « œuvre » à la disposition du plus grand nombre. Et rétribuer autant que possible ceux qu'il a pu enregistrer. Avec la mise en ligne des archives, son rêve prend forme, dans ce vaste projet désormais animé par l'Association for Cultural Equity que préside sa fille.

Info : culturalequity.org

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