L’été parisien de l’école du cirque bruxelloise
CATHERINE MAKEREEL
mardi 20 juillet 2010, 14:40
s'abonner
L’Esac, une des meilleures écoles de cirque au monde, met ses meilleurs étudiants en piste à La Villette, à Paris. Rencontre avec les artistes… partagés entre le cirque et la vraie vie.
La roue Cyr, inventée par Daniel Cyr en 2003, a conquis en quelques années ses lettres de noblesse et fait désormais partie des techniques enseignées à l’Ecole supérieure des arts du cirque de Bruxelles © Raynaud de Lage Christophe
C’est bien connu, les artistes de cirque sont plutôt « cool » : pantalons bouffants, cheveux dans le vent. Alors, croiser dans une école de cirque un homme en chemise, pantalon de costume, cheveux courts, nets, et démarche d’homme d’affaires, c’est un peu comme rencontrer un hippie à Wall Street !
Le costume trois pièces, c’est pourtant l’habit d’Olivier Rijckaert, responsable de la création musicale de « Sorties 8, 9, 10 », spectacle regroupant les trois dernières promotions de l’Esac (Ecole supérieure des arts du cirque). Car Olivier Rijckaert, qui fait répéter la troupe avant la grande première au parc de la Vilette à Paris, est avocat dans la « vraie vie ».
La vraie vie. Est-ce que le cirque en fait partie ? Peut-on considérer que jongler et faire des acrobaties, c’est un vrai métier ? Les étudiants inscrits à l’Esac le pensent évidemment, eux qui ont du braver les inquiétudes de leurs parents : « Tu es sûr que tu ne veux pas faire quelque chose de plus sérieux ? », a demandé la mère d’Alexis Rouvre, aujourd’hui jongleur, lorsqu’il lui a annoncé, à 12 ans, qu’il voulait travailler dans le cirque. « J’ai appris à faire du diabolo à 7 ans et à 12 ans, j’ai suivi un cirque de famille itinérant, se souvient ce Grenoblois d’origine. Mais mes parents voulaient que j’ai au moins un diplôme alors j’ai passé mon baccalauréat. Aujourd’hui, je les remercie car pour entrer à l’Esac, il faut au moins un diplôme du secondaire. »
Réputée dans le monde entier, au même titre que les écoles de Châlons-en-Champagne ou Montréal, l’Esac accueille les jeunes artistes pendant trois ans dans un cursus qui les pousse à creuser leur discipline bien sûr, trapèze, fil ou bascule, mais les ouvre aussi à d’autres arts comme la musique et la danse.
C’est ce qui a attiré Lotta et Stina, toutes deux finlandaises, sorties de l’Esac il y a deux ans et aujourd’hui en tournée avec An ordinary day, leur numéro de porté acrobatique sur rola bola (ou rouleau américain).
« J’ai commencé le cirque à 8 ans, se souvient Lotta. Depuis toute petite, je faisais des numéros à la maison. Un jour, mon père m’a dit : si tu réussis à faire ça, je t’emmène à l’école de cirque. Je devais marcher sur un bidon d’eau sur la pelouse et j’ai réussi, » sourit-elle. Dans un festival en Allemagne, les deux acrobates rencontrent des gens de l’Esac et décident de tenter leur chance. « On avait aussi réussi les auditions d’une école à Berlin mais c’était du cirque plus traditionnel où tu travailles ta discipline six jours par semaine. A l’Esac, on découvre un autre cirque, se former au jeu, à la danse... »
Jongler avec son corps et avec son avenir
De fait, une fois inscrite, les jeunes filles s’essaient au fil, à la pyramide humaine, à la corde à sauter, au hoola hoop. Parce qu’elles se connaissent depuis dix ans, elles décident de créer un numéro ensemble. Un numéro auquel il faut insuffler assez d’originalité pour l’utiliser comme tremplin après l’école. Un numéro sculpté pendant trois ans, leur petit bijou, qu’il faudra ensuite vendre dans les festivals. « Le simple fait d’être deux filles dans un numéro de porté acrobatique, c’était original parce que c’est normalement une discipline pour un garçon et une fille : le porteur est grand et costaud et la voltigeuse petite et menue. Nous, on est toutes les deux de la même taille. Du coup, c’est une autre esthétique, » explique Lotta. Aujourd’hui, elles forment un couple inséparable. « On nous a dit : attention, vous êtes deux filles, il y en a une qui va tomber enceinte et ce sera fini. Mais ça sert à rien de se poser ces questions maintenant. Pour l’instant, on fonce. » Et pour foncer, il faut démarcher : envoyer son DVD aux programmateurs, se faire remarquer sur un festival, faire des auditions dans les compagnies, rencontrer les gens, se construire un réseau. Les Finlandaises, présentes dans « Sorties
» à la Villette, ont déjà sillonné quelques festivals - Solycirco et le Young Stage en Allemagne, bientôt Trapezi en Espagne – mais ont aussi créé des spectacles pour enfants en Finlande et participé au Cirque des Gueux du Cirque Baroque.
« La saison la plus chargée, c’est Noël. A cette époque, pendant deux mois, tu joues tous les jours. Alors qu’en été, pour chaque festival, tu joues généralement deux fois. » Au-delà de la vie nomade, ce qui pousse avant tout les artistes finlandaises, c’est l’adrénaline : « Ma vie dépend de Stina, avoue la voltigeuse. Le danger, c’est l’adrénaline. D’ailleurs, même quand tu te blesses sur scène, tu ne penses qu’à une chose, continuer jusqu’au bout du numéro. »
Dans la vie, comme sur la scène, c’est aussi le grand huit des émotions pour des artistes qui traversent forcément des moments de doute. Spécialisé dans la jonglerie de balles, Alexis Rouvre a parfois eu le sentiment de tourner en rond. « A l’Esac, on a des cours collectifs mais aussi des temps de création. Un jour, dans un atelier de recherche, j’ai touché à la corde. Je m’enfermais dans une salle pendant trois heures et je pouvais faire ce que je voulais parce que c’était un terrain inconnu. J’ai repris confiance avec ça. »
Sorti de l’Esac en 2009, il mêle aujourd’hui les balles et la corde dans un numéro de six minutes : Dénouement, que l’on pourra aussi voir à la Villette. Son rêve : faire partie d’une compagnie. En attendant, il faut trouver en soi assez de discipline pour s’entraîner chaque jour, trouver les espaces pour créer, s’inscrire aux auditions. « Aujourd’hui, je ne suis plus en roulotte mais je prends le train toutes les semaines pour aller jouer ailleurs. » La vraie vie, ça peut être ça aussi !
Acrobatique, le plat pays !
C’est au son d’une Brabançonne joyeusement baroque que l’on pénètre dans la salle de répétition de « Sorties 8, 9, 10 », spectacle qui présentera à la Villette à Paris les artistes les plus prometteurs des trois dernières promotions de l’Esac. Si les Parisiens risquent de ne pas reconnaître l’hymne belge, il aura le mérite, aux côtés d’airs de Brel, Arno ou Semal, de donner une couleur noir jaune rouge à un spectacle qui se veut à l’honneur du cirque belge. « On a choisi le thème de la kermesse, de la fancy-fair, spécialité hautement belge », précise Olivier Rijckaert, concepteur musical du spectacle. Dans une improbable salle de bal, tout en clair-obscur, « Sorties 8, 9, 10 » nous convie donc à une kermesse surréaliste, dans un manège fantastique où se mêlent curieuses pirouettes, bières à paillettes et gaufres en string. Quinze artistes virtuoses, issus des promotions 2008, 2009 et 2010, présenteront leur numéro, peaufiné pendant leur formation à l’ESAC, numéro en forme de passeport pour une carrière professionnelle.
Mis en scène par Olivier Antoine, le spectacle se veut le reflet d’une école qui pousse ses étudiants à toucher à tout - chant, danse, théâtre, musique – plutôt que de les cantonner à une discipline physique. Programmés pendant quasiment un mois dans la Ville Lumière, ces ambassadeurs du Plat Pays soulèvent là un sacré défi, au cœur d’un Paris Quartier d’Eté surchargé d’offres culturelles, avant d’être ensuite présentés en Belgique.
« Sorties 8, 9, 10 » du 20 juillet au 14 août au Parc de la Villette à Paris (métro Porte de la Villette, ligne 7). Tél. 00 33 1 40 03 75 75. Les 15 et 16 septembre aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles. Tél. 02 218 21 07.
Le 8 octobre à la Maison de la Culture de Tournai. Tél. 069 25 30 80.


