Au nom du père, de tous les pères
CATHERINE MAKEREEL
lundi 14 novembre 2011, 11:52
Le modèle du père est en pleine mutation. Au Poche, « Les Pères » libère cette parole, accompagnée d'un blog et de débats. Guy Corneau (« Père manquant fils manqué ») tord le cou à quelques clichés
Anton Tarradellas, Achille Ridolfi et Daniel Marcelin portent la parole de tous les pères © DR
Plus tendres que Soupline et plus musclés que Zorro, ces mecs qui changent un lange comme une tête de delco, qui font de la muscu en dépliant les poussettes et la salsa du biberon pour mélanger les dosettes. » Quelle meilleure description du père que ces paroles d'une nouvelle chanson de Claude Semal, aujourd'hui père d'un petit garçon de quatre ans ?
Entretien
Guy Corneau : « Ce n'est pas parce que je change les couches de mon bébé que je perds ma virilité. »
En marge des Pères, le Poche et la Charge du Rhinocéros ont créé un blog (http://lesperes.over-blog.com) sur lequel chacun est invité à partager ses anecdotes, coups de gueule ou moments de grâce. Chaque soir, les comédiens lisent sur scène l'un de ces textes. Samedi soir, une rencontre réunissait le public et plusieurs spécialistes. Parmi eux, Guy Corneau, auteur de Père manquant, Fils manqué, a créé le Réseau Hommes Québec, qui a fait des émules en Europe.
Quelle évolution du rôle du père observez-vous aujourd'hui ?
Les hommes sont plus présents dès les premières années de la vie d'un enfant. Des études ont d'ailleurs montré que ces enfants ont, en moyenne, moins de problème d'insécurité. Avant, le père commençait à s'occuper de son enfant quand il savait parler. Aujourd'hui, le père s'investit dès le départ, créant un lien de préservation, de protection, d'accompagnement, de guidance. On est passé du rôle de père à celui de papa, plus affectif. Attention, ce n'est pas sans péril. Si toutes les balises d'autorité tombent, cela peut créer des problèmes d'insécurité, surtout chez les garçons. Il faut trouver le juste milieu.
Certains opposent ce nouveau modèle affectif à la virilité.
Ce n'est pas parce que je change les couches de mon bébé que je perds ma virilité. Au contraire, j'aide ma compagne, je la soutiens. Etre père, ça oblige une ouverture du cur, ça aide l'homme à dépasser sa propre égocentricité. Cette ouverture du cur ne dévirilise pas, elle rend un homme plus humain. C'est magnifique de redécouvrir la vie à travers le regard d'un enfant.
Quel rôle peut jouer une pièce comme « Les Pères » ?
C'est une très bonne idée car ça libère la parole. Si ça peut décomplexer des pères, donner le goût à d'autres d'aborder autrement leur paternité, ou rassurer de jeunes pères débutants.
C'est que notre époque accouche de solides mutations quant à l'image paternelle, loin du patriarche taiseux, incarnation intouchable de l'autorité suprême. Du père d'aujourd'hui, on peut dire qu'il se mouille (au sens propre, enfin, sale, malgré les progrès des couches bioniques). Fièrement harnaché à son porte-bébé kangourou, il chauffe le biberon, dégaine les lingettes, et conduit le petit à la crèche.
L'explosion du congé de paternité, le déclin des mères au foyer, l'émergence des pères solos, des gardes alternées plus égalitaires : ces métamorphoses en déboussolent certains, tiraillés entre un modèle traditionnel, défendu par les croisades virilisatrices de phallocrates comme Eric Zemmour, et un modèle moderne, secoué par l'émancipation de la femme.
Conséquence, les librairies débordent de littérature dédiée au « nouveau père » alors même qu'entre hommes, le sujet reste difficile à aborder. Le théâtre libère aujourd'hui cette parole avec Les pères au Poche, une pièce de Julie Annen qui rassemble les témoignages de pères du monde entier.
Sur le modèle des Monologues du Vagin, la metteuse en scène a réuni trois comédiens qui, tour à tour, balancent leurs histoires, anecdotiques ou poignantes, dans un tableau sans concession de l'homme.
Sans rien effacer des lâchetés et des égoïsmes dont sont capables les pères (comme les mères d'ailleurs), la pièce tisse aussi des moments de tendresse absolue. Il y a le père trop jeune, abdiquant. Cet autre, plus vieux, mais non moins capable d'abandon. Il y a ce père orphelin d'un fils, cet autre, père d'un bébé qui n'est pas le sien. Père de nourrisson ou d'ado, aimant ou blessé, angoissé ou pétri de fierté.
Dans des styles très différents et avec beaucoup d'humour et de sensibilité, Achille Ridolfi, Daniel Marcelin et Anton Tarradellas racontent les premiers pyjamas à l'odeur sucrée, les incompréhensibles humeurs adolescentes, la détresse derrière la carapace dans les moments difficiles.
Seul bémol : on a parfois l'impression d'un catalogue de situations, lacrymales (maladie, accident, handicap, etc.) A ces passages prévisibles, on préfère les petits détails cocasses dans les interstices de la vie quotidienne, au détour de mini-doigts potelés, d'un mot banal qui remplit de joie, d'une gifle bien méritée, d'une angoisse irrationnelle. Des gestes, des regards qui paraissent anodins mais renferment à double tour des moments précieux, des souvenirs inoubliables pour ces hommes devenus père sans que leur échappe le moindre cri de douleur, comme une sourde explosion qu'il fait bon libérer ici.
Jusqu'au 26 novembre au Poche, Bruxelles. Du 11 au 28 janvier au Théâtre de Namur. Du 30 janvier au 11 février à la Vénerie, Bruxelles.






