Tchekhov, miroir de nos névroses

CATHERINE MAKEREEL

lundi 16 janvier 2012, 13:44

Le mois de janvier est le plus prolifique en théâtre. Parmi la pléthore de pièces, notre coup de coeur du week-end revient à « La nostalgie de l'avenir », adaptée de Tchekhov. Aux Martyrs, Amélie Nothomb partage l'affiche avec le Docteur Jekyll et Mr Hyde.

Tchekhov, miroir de nos névroses

La Mouette tchekhovienne réinterprétée dans ses moindres nœuds et réactualisée © DR

CRITIQUE

On vous entend soupirer d'ici. Encore une énième Mouette de Tchekhov ! Y a-t-il encore une once de plume inexplorée chez cette pauvre bête ? Oui, trois fois oui ! Telle est la réponse qui s'impose après avoir vu La nostalgie de l'avenir, adaptation de La Mouette par Myriam Saduis. Psychanalyste en même temps que metteuse en scène, celle-ci a décortiqué l'œuvre tchekhovienne, en a analysé le moindre mot, réinterprété le moindre nœud et réactualisé les conflits pour livrer une version à la fois dépouillée et formidablement complexe.

Six personnages subsistent sur les treize du texte d'origine. Ejectés aussi les habituels décors réalistes, entre samovar et datchas : seul trône au centre du plateau un carré de pétales jaunes, idée de génie pour signifier à la fois cette campagne où se sent coincée une famille claustrophobe, mais aussi cette scène improvisée où Kostia, fils de l'actrice Irina, fait ses premiers pas d'auteur de théâtre. A mesure que la mère castratrice piétine les tâtonnements créatifs de son fils, que la violence des liens familiaux émerge, et que la candide Nina, muse de Treplev, bascule dans une autre vie, celle d'actrice, le carré se trouve saccagé, éparpillé, par les différents personnages. Plus tard, un balai tente de remettre de l'ordre dans ce carré de pétales, mais en l'inversant, un carré noir se dessinant dans les pétales jaunes : symbole, symbole !

Une famille recomposée

Tout comme elle a changé le titre, Myriam Saduis prend les plus grandes libertés avec le texte de Tchekhov. Elle commence par la fin, le suicide de Treplev, de sorte que tout le reste de la pièce apparaisse comme un regard a posteriori sur ce qui a pu mener l'artiste à la mort. Ses comédiens manient un ordinateur, font du fitness, parlent d'injection de botox ou de Philippe Roth et dansent sur des musiques de Nick Drake ou Elton John. Cette adaptation au monde contemporain, la metteuse en scène la justifie par les thématiques éminemment modernes de La Mouette : « Il y est question d'une famille recomposée, d'une femme qui refuse de vieillir et choisit de vivre avec un homme qui a l'âge de son fils », nous rappelle-t-elle.

Si cette version nous séduit à ce point, c'est grâce à des comédiens d'une présence électrique, comme Aline Mahaut, qui passe de la fraîcheur à la stupeur déboussolée à mesure que son personnage de mouette fragile se brise les ailes. Comme elle, le reste des comédiens nous éloigne de ce spleen qu'on associe généralement à Tchekhov pour susciter des névroses existentielles.

Jusqu'au 21 janvier à l'Océan Nord, Bruxelles.

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