Fabrice Murgia : 28 ans, futur grand

BEATRICE DELVAUX ET JEAN-MARIE WYNANTS

lundi 23 janvier 2012, 15:48

Le metteur en scène n’a que trois spectacles à son actif, mais c’est le Belge qui monte dans le théâtre européen. Attention : il murmure la révolution à l’oreille des jeunes. Grand entretien

Fabrice Murgia : 28 ans, futur grand

Pierre-Yves Thienpont

Il a fait seulement trois spectacles et pourtant, c’est l’homme qui monte, un futur grand. Un homme ? Il a 28 ans, il a été père très jeune. Un futur grand ? Son Chagrin des ogres a triomphé à l’Odéon à Paris. Il sera à Avignon au « in » en 2014 et ce mardi, sur la scène du Théâtre National à Bruxelles, il créera Exils, sa nouvelle pièce, devant le gratin du théâtre européen et José Manuel Barroso, le président de la Commission.

Sa pièce tournera sur des grandes scènes du Vieux Continent alors que lui se sera déjà lancé à l’assaut de son histoire, ou plutôt de celle de son père, ex-témoin de Jéhovah.

Plus qu’un metteur en scène, Murgia est surtout un indigné. Sans concession pour notre société, ses démesures, ses inepties, qu’il met en scène avec vidéos, caméras, comme une pub. Il ne veut surtout pas faire « chiant ». Et ça marche : les ados adorent ses productions. Mais que vient faire ce natif de Soumagne, fils d’une coiffeuse d’origine espagnole et d’un père plafonneur d’origine italienne, sur les planches ?

Mes parents nous ont toujours dit, à mon frère et moi : « Fais ce que tu veux mais ne sois pas comme moi : mets ton cul derrière un bureau, essaye de gagner 2.500 euros par mois et ne porte pas de planches de Gyproc. » J’ai lu : « Te fais pas chier dans la vie, fais ce que tu aimes. » Je ne suis pas le cul derrière un bureau, je gagne parfois plus que 2.500 euros, parfois moins, et je porte des panneaux en Gyproc de temps en temps. Un jour j’ai volé une conversation dans l’escalier. Mes parents pleuraient parce que mon frère David (comédien, aujourd’hui dans Le signal du promeneur) s’était inscrit au conservatoire. J’ai compris qu’ils se disaient : « On a raté les deux ! » Alors, voir aujourd’hui mon papa découper les articles de journal qui parlent de nous, c’est drôle. Ma mère elle, évidemment, après Le Chagrin des Ogres doit se dire en voyant ma vision de l’éducation : « Mais qu’est-ce qu’on lui a fait pour qu’il pense cela ? Où cela a-t-il dérapé ? » Mais je pense avoir été très bien élevé !

Votre histoire de famille est une histoire d’immigration ?

Il y a des tabous terribles dans les familles d’immigrés. La guerre d’Espagne, on n’en parlait jamais dans la famille de ma mère. Mon père, d’origine italienne, a rompu jeune avec les Témoins de Jéhovah auxquels ma grand-mère s’était intégrée : il n’a jamais voulu en parler. Pour les deuxième et troisième générations d’immigrés, on est dans des choses indicibles. Quand on est arabe aussi, on se rebelle et on va puiser dans ses origines.

Vous allez pourtant faire un spectacle sur l’histoire de votre père ?

Ce n’est pas un spectacle sur lui mais qui s’en inspire et qui explore comment, à un moment de la vie, on est happé dans ce genre de groupe, de secte. Ma grand-mère paternelle venait d’arriver en Belgique, elle s’est réfugiée chez les Témoins de Jéhovah parce qu’elle venait de perdre un enfant, elle ne parlait pas la langue du pays... Ce sera aussi un spectacle qui parle de la manière dont on sort de ces enfermements. C’est formidable de remettre les dieux en question. Mon père est, sur ce point, un rescapé. Je construis mon personnage pour la pièce sur un fantôme de témoignage, sur l’imaginaire d’un enfant formaté.

Lorsque nous vous avons demandé d’apporter un objet qui dit votre histoire d’exil, vous avez amené cette photo de votre grand-mère…

Elle est kitsch. C’est Antonia Flores, ma grand-mère maternelle, prise à la feria de Cordoba. Elle est toujours bien vivante, elle a 81 ans. Elle est retournée vivre en Espagne, dans le village où elle est née. Elle y a retrouvé son premier amour – elle avait 7 ans quand elle l’a connu et quitté – et ils vivent ensemble. La Belgique a été un peu comme une aventure pour elle, elle a déchargé quelque chose dans un endroit qui n’était pas le sien.

La photo est kitsch, dites-vous ?

La tradition est kitsch, mais on en a besoin pour se construire. On a besoin de savoir qu’on vient de quelque part. Quand ma grand-mère espagnole est arrivée ici, ma mère avait 2 ans. Ils grandissent avec en tête leur Espagne des années 60. Ils n’ont qu’une envie : faire exister leur culture, le patriotisme. On le voit avec les Maghrébins, ils brandissent des valeurs de leurs pays d’origine et quand ils retournent sur place, on leur dit : « Mais ça date ! » Les traditions sont figées et les enfants naissent dans ce petit milieu culturel, ils nourrissent un paradis, un ailleurs « il pleut et là-bas, pas ici » et ils partent… Mes grands-parents paternels venaient, eux, de Sardaigne. Là, pas question d’immigration politique, le motif était économique : les mines. « Une tonne de charbon contre un mineur » – que mon père accepte comme le pacte du diable. Le fils se transforme en morceau de charbon et il paye. Je suis très touché par l’immigration de mes grands-parents.

Pourquoi le théâtre alors ?

Je voulais être journaliste ou photographe... et puis je me suis inscrit au conservatoire par hasard. J’ai dû lire Cyrano parce que j’étais obligé, sans doute sans aller jusqu’à la fin. J’ai sûrement dû aller au théâtre obligatoire avec l’école, en chahutant. Mais l’envie de la caméra elle, elle s’est posée tout de suite, c’était une évidence. Pour moi, je fais du théâtre, certes, mais en usant de toutes les disciplines, de toutes les technologies. Je fais du théâtre comme du montage, comme une pub, et en même temps, ça parle de soi. Nous sommes toute une bande de Soumagne, on glandait à 15 ans dans nos chambres, on s’est donné du travail avec des salaires autour. Je veux divertir sans distraire. J’ai de la chance d’oser écrire, comme les auteurs de cinéma. En fait, je mélange des choses, à la façon d’Iñarritu dans son scénario de « Babel », dans « Biutiful ». J’aimerais aussi faire mon métier comme Romeo Castellucci, en famille, dans une recherche artistique permanente, en créant des « micromondes » où on peut faire une rébellion. « Il est encore temps de voler ce qu’on a à prendre ». Ainsi ce projet européen (Exils), je ne dis pas merci à l’argent qui nous est donné : il est à moi, je vais le rendre par ma vie.

Vous rencontrez beaucoup les jeunes ?

C’est ma priorité : mon utopie, c’est rajeunir le public. Quand je les vois, on ne parle pas de spectacles, mon objectif est de promouvoir la culture, de faire réagir à un acte artistique autrement que par la télé. On ne se demande pas si Brad Pitt est bien ou pas, mais on parle contenu.

Vous voulez éveiller les consciences politiques ?

Inévitablement car mes spectacles parlent de cela. Le moment où on a perdu la vie, l’école, la rue. Mes personnages sont les métaphores d’un système, d’une aliénations, comme dans « Les temps modernes » de Chaplin : en une seconde, on voit quelqu’un mais en fait on voit beaucoup plus loin… Mes spectacles posent des questions, créent un miroir. C’est déjà bien assez de poser une question...

Belge ?

J’habite Bruxelles, je suis originaire de Liège, je travaille en Flandre mais je suis belge.

Vos réactions

Je me connecte Je m'inscris

Nouveau : changement dans la procédure de connexion. En savoir plus

Quelques règles de bonne conduite avant de réagir