Shakespeare, l'Afrique, l'amour et les iIllusions
JEAN-MARIE WYNANTS
mardi 24 janvier 2012, 10:18
Au National, Isabelle Pousseur plonge la pièce de Shakespeare dans la nuit africaine. Les comédiens du Burkina Faso habitent leurs personnages avec une formidable aisance. Humour, émotion et poésie au rendez-vous.
Par une nuit dété, tout est possible, même transformer les personnages de Shakespeare en ambianceurs © Cici Olsson
Le soir tombe sur la scène du Théâtre national. Sans un bruit, des têtes apparaissent au-dessus du haut mur de béton qui coupe la scène sur toute sa longueur. On imagine sans peine que cette image forte et superbe, Isabelle Pousseur a dû la voir, une nuit, du côté de Ouagadougou où elle animait un atelier avec une trentaine de comédiens africains.
Elle avait rêvé de monter avec eux Le songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Cela ne s'était pas fait. Le projet ressuscite aujourd'hui sur la scène du Théâtre national avec une distribution de comédiens burkinabés rejoints par une jeune nigérienne.
Dès les premières scènes, tout sonne juste. Le décor, entre ville d'Afrique et nature apparaissant en arrière-plan. Les costumes, replaçant l'action dans l'Afrique d'aujourd'hui, avec ses chocs incessants entre tradition et modernité. Le son qui fait appel à la musique mais aussi à un bruit de fond évoquant la rumeur de la ville et des soirées de fête de Ouaga. Et puis surtout les comédiens, prenant leurs personnages à bras-le-corps. Pas du tout intimidés par ces ducs et autres princes anglo-saxons imaginés par Shakespeare, ils entraînent ces derniers dans leur propre univers. Et la métamorphose est à la fois hilarante et parfaitement juste.
Voici donc un haut dignitaire devant trancher un conflit entre un père qui a promis sa fille à un homme et cette fille qui, elle, en aime un autre. La nuit va tout transformer au cours d'un songe où les esprits vont prendre le pouvoir et semer le doute dans tous les esprits.
Au milieu de tout cela, une troupe de comédiens amateurs répète une pièce qu'ils espèrent présenter à l'occasion du mariage du haut dignitaire.
D'un bout à l'autre, ce Songe nous happe par son énergie et ses trouvailles. On y rit beaucoup mais on y est aussi ému, interpellé, étonné.
On va de surprise en surprise et sans trop en dévoiler, on dira que Julio Iglesias et Elvis en font partie de même que le passage brutal de la ville à la forêt, l'irruption soudaine de la danse africaine, le choc entre tenues traditionnelles et excentricités queer, sans oublier la délicieuse relecture du Soul Makossa de Manu Dibango.
Avec ce Songe d'une nuit d'été, Isabelle Pousseur ne se contente pas de livrer un Shakespeare de plus. Elle nous parle, avec humour et poésie, de l'Afrique d'aujourd'hui, du désarroi amoureux, du pouvoir des puissants et de la place des femmes dans un monde dominé par les hommes.
Jusqu'au 28 janvier au Théâtre national, www.theatrenational.be


















