Une mémoire vive et à vif

JEAN-MARIE WYNANTS

lundi 30 janvier 2012, 09:53

Dominique Blanc est deux soirs à Bruxelles. Elle joue "La douleur", un texte de Duras mis en scène par Patrice Chéreau. Le souvenir bouleversant d'une femme attendant son mari de retour des camps

Une mémoire vive et à vif

Une table, des chaises, un sac, les mots de Duras et la formidable présence de Dominique Blanc © Ros Ribas

PARIS

Dominique Blanc : « Je jouerai ce texte jusqu’au bout de ma vie »

Il y a quelques années, alors qu'il travaille avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang, Patrice Chéreau propose à Dominique Blanc, une de ses comédiennes fétiches, de faire une lecture avec lui. Le trio se met en quête d'un texte et Thierry Thieû Niang, qui adore Duras et connaît parfaitement son œuvre, fait une proposition.

« Ni Patrice ni moi ne connaissions ce texte, explique la comédienne. On a eu un coup de foudre immédiat. Patrice a fait un montage et on a fait quelques lectures ensemble en province jusqu'à ce que je lui demande de monter un spectacle à partir de ça. »

Créé en novembre 2008, ce spectacle où la comédienne est seule en scène n'a plus cessé de tourner, en France et dans le monde. « J'ai décidé que j'allais le jouer jusqu'au bout de ma vie. C'est un grand texte tragique, tout à fait essentiel. Il me bouleverse tous les soirs. Comme Euripide ou Sophocle mais contemporain. Autant d'un point de vue historique que théâtral. »

Elle souligne d'emblée : « Je n'incarne pas Marguerite Duras. Ce qui me bouleversait, c'était d'incarner quelqu'un dont un parent a été dans les camps. Cela se passe en France en 1945 mais ça pourrait se passer n'importe où dans le monde. »

Pour être la plus juste possible et savoir, exactement, de quoi elle parle, la comédienne s'est abondamment documentée : « J'ai beaucoup travaillé et réfléchi sur ce qui pouvait se passer à Paris en 1945 alors qu'une partie de la victoire était acquise. J'ai aussi beaucoup enquêté sur la libération des camps qui fut une épreuve supplémentaire pour ceux qui s'y trouvaient. J'enquête énormément, je suis chercheuse de mon métier. J'ai toujours travaillé comme ça. Dès mes débuts. »

Et elle conclut : « Vous savez, j'ai fait mon premier spectacle avec Patrice Chéreau. Ça vous oblige tout de suite à viser l'excellence. »

Vendredi 3 et samedi 4 février à la salle M du Palais des Beaux-Arts, Bruxelles. Infos : www.bozar.be , 02-507.82.00.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Elle est là, figée, tournant le dos à la salle qui se remplit petit à petit. Les gens cherchent leur place, s'interpellent d'une rangée à l'autre. Elle ne bouge pas, absente de tout ce brouhaha. Incroyablement présente aussi. D'une présence qui, petit à petit, impose le silence. Alors, elle se met en mouvement et d'un coup, vide son sac. Littéralement. Elle retourne ce sac et fait tomber tout son contenu. Avant d'en faire autant avec les mots.

« Moi, ce que je voulais, c'était un spectacle nomade d'une extrême légèreté, nous explique-t-elle par après. Dans un théâtre, je choisis une table, une chaise et je joue. Je ne dépends pas d'un décor, pas d'une technique. Mon costume est fait de plusieurs costumes de films dans lesquels j'ai joué. »

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie » dit cette femme. Les mots sont de Marguerite Duras mais ils vont bien au-delà d'une personne. A aucun moment, Dominique Blanc ne tente d'imiter l'écrivaine. Elle s'empare de ses mots et les déverse devant nous. Sans chichis, sans pathos.

Durant les premières minutes, on est surpris par cette femme qui parle d'elle, de celui qu'elle attend, de sa douleur. On se dit qu'elle exagère, qu'elle ne regarde que son petit malheur à elle. Puis, de fil en aiguille, elle ouvre le champ.

On passe du drame personnel (jamais oublié pourtant) à une situation générale. Voici qu'il est question de De Gaulle, férocement jugé par la jeune résistante. Elle parle des camps, de la guerre, des bourgeoises bien pensantes, de ce journal qu'elle publie bon an mal an, de l'Allemagne nazie et de l'Europe.

Elle s'impose crânement là où personne ne lui a demandé de venir. Elle abandonne tout espoir, croyant à la mort de ce mari emprisonné à Dachau. Puis un coup de fil : il est vivant. L'espoir renaît. Et l'horreur aussitôt. Car celui qui lui revient n'est plus qu'un fantôme. Elle décrit avec une précision terrible ce corps qui se vide de toute substance à peine avalée. Et apostrophe avec véhémence ceux qui ne supportent pas cette vérité.

Formidable de bout en bout, Dominique Blanc se fait oublier et fait oublier Duras pour mieux nous faire entendre sa parole. Jusqu'à cette ultime phrase qui claque comme une délivrance : « Et puis un matin, il dit : J'ai faim ! »

Vos réactions

Je me connecte Je m'inscris

Nouveau : changement dans la procédure de connexion. En savoir plus

Quelques règles de bonne conduite avant de réagir

les plus récents