Une joute oratoire autour de l'art

JEAN-MARIE WYNANTS

mardi 31 janvier 2012, 10:55

Michel Kacenelenbogen monte la pièce de John Logan autour du peintre Mark Rothko. Au travers d'une joute oratoire entre l'artiste et son assistant, la pièce pose de multiples questions sur l'art. Patrick Descamps et Itsik Elbaz portent la chose à incandescence.

Une joute oratoire autour de l'art

Mark Rothko (Patrick Descamps) et son assistant (Itsik Elbaz) se lancent dans la couche de fond d’une des toiles destinées au Four Seasons : sur la scène du Public, les acteurs s’affrontent verbalement mais livrent aussi une prestation

L'artiste est là, assis, le regard fixé sur son œuvre. Il la dévore des yeux, s'y plonge totalement, absent au monde qui l'entoure. « Que voyez-vous ? », lâche-t-il soudain à l'homme qui vient de rentrer sans bruit et qui se tient quelques mètres derrière lui.

L’art et le marché

Vers la fin de la pièce, Rothko annonce à son assistant qu'il renonce à la commande très rémunératrice du Four Seasons. L'anecdote est véridique. L'artiste qui rêvait depuis toujours d'un tel écrin où ses toiles entoureraient totalement les spectateurs, abandonna le projet, dégoûté par la prétention des lieux.

On peut se poser la question de savoir si ses collègues actuels en feraient autant. L'un des thèmes de la pièce est en effet cette question jamais résolue du mariage entre la pureté supposée de l'art et le monde de l'argent.

Cette question, tous les grands artistes y ont été confrontés à un moment ou l'autre. Et pas uniquement à notre époque ultralibérale. Que seraient devenus les Michel Ange, Leonardo da Vinci, Velasquez et autres géants sans les commandes des grands de ce monde ?

Reste qu'on assiste désormais à de véritables stratégies mercantiles qui voient de grands collectionneurs mettre la main de plus en plus tôt sur l'œuvre de jeunes artistes prometteurs, les incluant dans leur écurie pour mieux faire monter leur cote sans même leur laisser le temps de s'exprimer pleinement. L'artiste, émerveillé d'être à la fois reconnu pour son talent, couvert d'honneur et grassement rétribué, finit de plus en plus rapidement par y perdre son âme et sa créativité. Rothko lui, continue à nous bouleverser.

Première escarmouche d'un débat qui va se dérouler sous nos yeux durant une petite heure et demie. Premier affrontement où le maître, Mark Rothko, assène sa première leçon à celui qui vient se présenter pour le poste d'assistant.

Ces premières minutes de la pièce de John Logan (lire ci-dessous) nous plonge directement dans l'ambiance. Rothko, peintre génial, est aujourd'hui dans toutes les plus grandes collections du monde. Privées et publiques. A l'époque où se déroule la pièce, le début des années 50, il se prépare à réaliser une commande pour le Four Seasons, restaurant de luxe qui s'ouvrira bientôt dans un nouvel immeuble new-yorkais construit par Philip Johnson et Mies Van der Rohe.

A partir de cette histoire vraie, Logan imagine une suite de discussions entre Rothko et son jeune assistant. L'artiste est à la fois génial et insupportable. Au moins a-t-il le mérite d'annoncer d'emblée la couleur, signifiant au jeune homme qu'il sera son employé. Ni plus ni moins.

Bien sûr, l'assistant rêve d'apprendre aux côtés du maître. Et, pourquoi pas, de lui montrer un jour son propre travail. Petit à petit, les dialogues s'équilibrent entre les deux hommes qui se livrent plus qu'ils n'en avaient l'intention.

Mais au-delà de ces considérations personnelles, leur dialogue tourne essentiellement autour de la peinture, de l'art en général, de l'éducation, des liaisons dangereuses entre l'art et l'argent.

« Tous les artistes devraient crever de faim ? » demande l'assistant. « Oui ! Oui ! Tous les artistes devraient crever de faim, assène Rothko. Sauf moi ! »

Dialoguiste subtil, Logan aligne les répliques d'anthologie mais toujours porteuses de sens : « Le courage en peinture, ce n'est pas affronter la toile blanche. C'est affronter Monet, Velasquez. »

L'action se déroulant dans l'atelier du peintre, Michel Kacenelenbogen a fait vider le plateau laissant apparaître les murs nus encombrés seulement de toiles immenses reproduisant certaines œuvres de Rothko.

Au milieu de celles-ci, Patrick Descamps (Rothko) et Itsik Elbaz (l'assistant) s'emparent de leurs personnages de façon magistrale. On ne décroche pas une seconde de leur face-à-face inspiré et passionnant. Leurs joutes oratoires nous bousculent, nous surprennent, nous émeuvent constamment. Et nous interrogent, tout comme eux, sur la puissance et le rôle de l'art et de la création.

Théâtre Le Public, jusqu'au 3 mars, www.theatrelepublic.be , 0800-944.44

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