Hamlet, puissance 7

CATHERINE MAKEREEL

mercredi 24 septembre 2008, 15:31

Frédéric Dussenne met en scène « Hamlet(s) » au Rideau de Bruxelles. Sur scène, sept hommes racontent le désarroi existentiel d'un être.

Hamlet, puissance 7

« Le spectateur ne fera pas que regarder : il traversera lui-même l’aventure avec son corps », promet Frédéric Dussenne. © Anne Ransquin.

De Shakespeare à Gus Van Sant

Tandis qu'Hamlet(s) signe à la fois l'ouverture de la saison du Rideau, sous la nouvelle direction de Michael Delaunoy, et l'inauguration de sa nouvelle salle, l'Auditorium Paul Willems, le théâtre bruxellois déverse aussi son trop-plein de sève nouvelle à travers une série d'activités en écho à la pièce inspirée de William Shakespeare et adaptée par William Cliff.

William Cliff Lecture. Dans le cadre du Marathon des mots, le poète William Cliff nous propose une lecture de ses propres textes, tandis que la comédienne Mireille Perrier lira Ma robe n'est pas froissée, de Corinne Hoex, et Magalie Pinglaut fera vibrer Paysages flamands avec nonnes, de Liliane Wouters. Le 5 octobre, au Rideau de Bruxelles (Studio) ; gratuit.

William par William. Une journée de colloque pour voyager de Shakespeare à Cliff. « De Hamlet à Hamlet(s) » : Laurent Moosen s'entretient avec Frédéric Dussenne (metteur en scène) et William Cliff (auteur). « Traduire Shakespeare : mission impossible ? » : Jacques De Decker réunit une table de traducteurs. « British Conversation » : dialogue entre Adrian Brine, auteur d'A Shakespearian actor prepares, et Philippe Tirard, critique de théâtre. « William Shakespeare : dead or alive ? » : débat avec Dussenne, Clément Laloy, Paul Pourveur, etc. Le 18 octobre, au Musée du cinéma ; 10/12 euros.

Cinéma. Projection de My own private Idaho, Mala noche, Paranoid Park et Last days, de Gus Van Sant, mais aussi Hamlet, de Grigori Kozintsev. Du 18 au 20 octobre, au Musée du cinéma ; 2 euros la séance.

Atelier « De l'écrit à l'acteur ». Animations orientées sur les processus de mise en scène. Christelle Colleaux livrera une « Initiation à l'histoire de la mise en scène », tandis que Frédéric Dussenne et ses étudiants du Conservatoire de Mons proposeront une « Observation d'une classe ouverte d'art dramatique ». Le 19 octobre, au Rideau de Bruxelles ; 5/8 euros.

Programme complet et réservations sur le site www.rideaudebruxelles.be.

Tél. 02-507.83.61.

ENTRETIEN

Pour ouvrir sa première saison en tant que directeur artistique du Rideau, Michael Delaunoy a fait appel à Frédéric Dussenne, qui met en scène Hamlet(s), d'après William Shakespeare. Plus qu'une adaptation, il s'agit d'une vision subjective et intime de l'œuvre. Pendant une heure et quart, le public est convié dans la chambre d'Hamlet, où celui-ci est assailli par ses fantômes.

Frédéric Dussenne, expliquez-nous ce « (s) » dans le titre, « Hamlet(s) » ?

Au départ, il y a eu cette idée lancée en l'air. J'ai dit à William Cliff : « Ça te dirait de traduire Hamlet pour Thierry Lefèvre et Bernard Sens ? » Et lui m'a pris au mot. Donc, dès le départ, il y avait un fond schizophrène dans ma commande. Et puis, j'ai vu l'adaptation cinématographique avec Laurence Olivier qui, dans le premier monologue, opère un dédoublement de la voix et du corps, instaurant une dimension d'introspection.

Hamlet, finalement, n'est qu'un grand monologue interrompu par quelques scènes. Des monologues qui ressemblent à des débats avec soi. Comme Claudel qui disait qu'écrire, c'est comme réunir son conseil d'administration intérieur. Hamlet(s) décrit un homme seul qui se bat avec ses démons dans sa chambre. On n'y verra pas Ophélie, mais sa vision d'Ophélie, et ainsi de suite. De plus, Hamlet est une pièce où tout est dédoublé : agir ou ne pas agir, action et méditation, amour et haine, vie et mort.

Selon cette idée de monologues intimes et d'introspection, vous auriez pu choisir de n'avoir qu'un acteur. Pourquoi sept ? Et pourquoi seulement des hommes ?

Au départ, je voulais travailler avec huit acteurs, pour retrouver l'esprit de la troupe élisabéthaine. C'est pour cela aussi qu'il n'y a que des hommes, car Shakespeare, à son époque, n'était joué que par des hommes. Finalement, il n'y a que sept acteurs, de 25 à 60 ans, pour une pièce d'une heure et quart qui est un peu Hamlet en résumé. Il ne s'agit pas d'une adaptation traditionnelle, mais d'une vision subjective et intime. Ce qui m'intéresse, c'est surtout le Shakespeare de la poésie pure, plutôt que le Shakespeare épique. La méditation et la sensation plutôt que la narration traditionnelle. Bien sûr, la pièce suit la logique de l'œuvre initiale. Même si on ne connaît pas le texte, on comprend que ce type veut se suicider, que son oncle a tué son père, qu'il veut se venger de l'usurpateur. On a repris quelques grandes scènes, comme celle d'Ophélie, celle de la mère ou celle du spectre, mais il n'y a pas de personnages au sens propre du terme. Ce sont des figures qui prennent corps dans la tête d'Hamlet, comme s'il rejouait les scènes de son propre drame. Comme autant de fragments d'une pensée éclatée, d'une pensée en marche.

La pièce convie les spectateurs dans la chambre d'Hamlet ?

Oui. L'idée, c'est qu'acteurs et spectateurs occupent un espace commun. Pas de séparation entre ceux qui racontent et ceux qui écoutent. Dans cette pièce qui raconte le passage de l'idéalisation au doute, du rêve au choc, le dépassement de ces choses qui font grandir un homme, il faut que le public éprouve la même sensation que le personnage. C'est pourquoi la pièce est construite comme un rituel. Le spectateur ne fera pas que regarder : il traversera lui-même l'aventure avec son corps.

Au début, le public est debout avec les acteurs dans une chambre vide. Petit à petit, on ajoute des bancs, pour finir dans une arène. Le rapport sera d'abord frontal, puis bi-frontal, et enfin quadri-frontal. D'autres éléments participeront à cette expérience physique et corporelle. Par exemple, la chambre a un plafond qui bouge, pour donner cette impression de cauchemar, un peu comme quand tu te réveilles en pleine nuit et que tu as l'impression que le portemanteau dans ta chambre, c'est une personne qui te regarde. J'utilise aussi la vidéo, pour la première fois. Elle permet de démultiplier le spectre, de s'éloigner de la réalité.

En écho à la pièce, vous proposez plusieurs films de Gus Van Sant, au Musée du cinéma. Pourquoi ce choix ?

Pour son esthétique, qui fonctionne par découpage et montage pour tourner autour d'un même sujet. Ce qui fait écho à Hamlet(s). Et puis, Last days, inspiré des derniers jours de Kurt Cobain, est très proche du thème majeur d'Hamlet : le deuil. Au moment d'écrire cette pièce, on dit que Shakespeare aurait perdu à la fois son fils et son père. La pièce est parcourue par le deuil : le deuil de l'amitié, la destruction du paradis de l'enfance à travers la trahison de sa mère qui épouse celui qui a tué son mari, l'idéalisation de l'amour foutu par terre, etc. Shakespeare n'écrit-il pas « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark » ?

Hamlet(s) , du 27 septembre au 25 octobre, au Rideau de Bruxelles.

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