Le petit piment du show-biz

JULIE HUON

mercredi 01 octobre 2008, 13:55

Si Cesaria Evora, Caetano Veloso ou Toots chantent et jouent si bien, c'est parce que Véronique Delvaux les nourrit avec amour.

Le petit piment du show-biz

Photo : Le Soir / J.P.D.V (St)

Dates

1958. Naissance, le 25 janvier, à Buta (Congo). En grandissant, sur les hauteurs de Wavre, se destine à la logopédie.

1988. Un ami, organisateur de concerts de jazz, lui commande une charlotte aux marrons pour Carla Bley. Début de l'aventure.

1991. Commence à vivre exclusivement de sa cuisine ambulante.

2004. Son boulot le plus costaud : à Lille, capitale européenne de la culture, elle cuisine pour 300 personnes le midi et 300 le soir.

2005. Toujours indépendante, commence à travailler pour le Koninklijke Vlaamse Schouwburg.

2008. Après l'équipe de montage de Zingaro, aimera beaucoup nourrir Stephan Eicher.

Tout d'abord, elle dit : « Ça ne sert à rien, ça n'intéressera personne, ce que je vais raconter. » Et puis, c'est plus fort qu'elle. Elle lâche un truc ou deux, du genre : « Dans les cuisines, les gens se réconcilient » ou « J'ai autant de respect pour la carotte que pour celui qui la mange ». Et là, c'est parti. Plus moyen de l'arrêter.

Véronique Delvaux est à la tête de « La cuisine en coulisse », une « cuisine ambulante », comme elle dit – moins joliment, un service traiteur ou « catering » –, qui s'installe sur les tournages, les festivals, les concerts, et rassasie tout ce petit monde d'artistes et de techniciens affamés. Née dans une famille de sept enfants, elle a la culture du frais et de la quantité : « J'aime le suc des aliments, comme un haricot qui donne son jus, et j'aime aussi décider de mettre un peu de beurre plutôt que de l'huile, ce jour-là… »

Ce qui est drôle, c'est qu'au départ, cuisiner n'est pas forcément son truc. A la maison, pour les enfants, plaisante-t-elle, c'est parfois « Pile de “Vache qui rit” ou choco : on choisit ». Ou « crème de restes ». Dans sa voix rauque, toujours un éclat de rire prêt à jaillir. Ce qui plaît sans doute – en plus de ses soupes, de ses navarins, de ses carbonades flamandes – à tous ceux qui ont croisé sa route. « Souvent, Philip Catherine, Toots et le Brussels Jazz Orchestra. Trop rarement, Joey Baron, Dave Douglas ou Cesaria Evora. Plus jamais, Miles Davis, Ali Farka Touré, Pierre Van Dormael… » Sans oublier John Mayall, que Véronique n'a jamais réussi à contenter… Se la jouant poison sans être commère, elle ne lâche les ragots que sous la contrainte. A peine apprendra-t-on que cette grande jazzwoman débute sa journée au scotch, qu'Untel l'aurait bien emmenée dans sa chambre, que Caetano Veloso, un soir, avait mal au ventre et lui demanda « du

Quaker, des flocons d'avoine ». « Dix minutes avant le début du concert ! Parce qu'il se souvenait que quand sa maman lui donnait ça dans ces cas-là, ça lui faisait du bien. »

« Oui, c'est vrai, j'ai dansé avec Miles Davis »

On la lance sur une rumeur. « Oui, bon, c'est vrai, j'ai dansé avec Miles Davis, mais ça intéresse qui, à part moi ? C'était dans un festival de jazz, et tout d'un coup, il a voulu voir à quel animal il avait affaire. Mais j'ai dit : “Non, arrêtez, je suis trop timide.” J'ai toujours dit non quand on a voulu m'envoyer sur scène avec des fleurs. Je suis du genre à me prendre les pieds dans les fils, à bafouiller, à pleurer, à ne pas reconnaître l'artiste ! Mais dans les coulisses, là, je suis la reine, j'ai de l'autorité. »

Aux commandes d'une armée de casseroles et de jolies assiettes en mélamine – elle qui a débuté avec celles, ébréchées, de sa grand-mère –, elle se fait traiter de dinosaure par ses amis maraîchers, parce qu'elle pèle encore ses oignons elle-même. C'est qu'elle aime prendre son temps : « Dans ce monde qui va si vite, tu leur cuisines des racines, à ces stars. Tu tournes lentement dans la casserole. Et tu leur dis : “Pas maintenant, c'est pas prêt”. »

Là, elle jubile. Parce que ce n'est pas le fait de croiser le chemin des stars qui la maintient dans le métier, c'est la convivialité. « La star, franchement, c'est un alibi. A côté de ça, il y a les retrouvailles avec des équipes techniques rencontrées il y a quinze ans sur un festival. Tu as toujours une lavette en main, ça met les gens à l'aise. Il m'est déjà arrivé de dire à un grand cuisinier : “Ce qu'il te manque, c'est l'humilité de la ménagère.” La cuisine, c'est quelque chose d'humain. Ça passe par les doigts des gens. »

Des phrases comme ça, elle en sort dix à la minute. C'est ça qui est fou, avec Véronique Delvaux : elle pourrait bien être le remède à la faim dans le monde. Parce qu'elle vous rassasie même avec des mots.

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