
CATHERINE MAKEREEL
mercredi 01 octobre 2008, 13:55
Photo : Le Soir / Pierre-Yves Thienpont
Le rencontrer pour discuter de ses uvres, c'est accepter de parler de physique quantique, de libre marché ou de post-humain. C'est qu'avant d'être un auteur à succès, aussi bien en Belgique francophone qu'en Hollande, l'auteur d'Aurore boréale et de Décontamination est avant tout un indécrottable curieux. Savant fou du théâtre, Paul Pourveur questionne le monde social, politique et scientifique avec toujours quelques kilomètres d'avance sur son époque.
Un esprit futuriste qui l'amène à entamer son Abécédaire des Temps modernes en 2006, kaléidoscope de notre monde mutant. Le tome 1 (de A à H), mis en scène par Michael Delaunoy, ayant récolté plusieurs Prix du Théâtre, l'auteur travaille actuellement aux tomes 2 et 3, qui seront dévoilés au Rideau de Bruxelles en mars prochain.
« J'en suis à la lettre T », nous avoue cet écrivain passionné par la technologie et, surtout, par l'évolution de l'humain, depuis la virtualité jusqu'à la postmodernité. « Certains disent que dans quarante ans, la technologie évoluera si vite que l'homme sera incapable de suivre, rattrapé par les machines artificielles qu'il a lui-même créées. L'homme-prothèse, on y est déjà, avec le PC portable, la voiture, bientôt les puces électroniques dans le corps. Il paraît que le frère du cinéaste David Lynch, qui est scientifique, a mis au point une drogue qui boostera notre cerveau quand on sera largué. »
Au fil de son dictionnaire psychédélique entremêlant une mère, une fille, un magasin de porcelaine, des histoires d'amour et des attentats, on naviguera entre « atomisation » de l'info, « bagdadisation » et « nanonostalgie ». « Ça, c'est pour la lettre N. C'est un mot inventé pour décrire le fait que bientôt, les choses évoluant si vite, on ne sera plus nostalgique de sa jeunesse mais du moment où, cinq minutes plus tôt, on passait le pas de la porte. »
Si l'écriture de Pourveur fascine, c'est surtout par son côté fragmentaire, parfait miroir de notre monde éclaté, société globalisée où tout est morcelé, et en même temps, relié, mis en réseau, par l'internet notamment. Avec son Abécédaire, l'auteur en a désarçonné plus d'un : « Quand Michael Delaunoy a reçu le texte, il m'a appelé pour me demander le mode d'emploi », sourit cet anthropologue un peu allumé.
C'est dire si la tâche s'annonce ardue pour Philippe Sireuil, qui met en scène Shakespeare is dead, get over it !, dernière livraison de Pourveur, au National. Déjà montée avec succès en Hollande, la pièce devrait faire son effet, en français.
Comme le titre l'indique, Pourveur y règle ses comptes avec le mythe. « Attention, j'aime beaucoup Shakespeare. Mais quand j'entends dire qu'il est universel, je trouve ça aberrant. Les artistes prennent ses uvres comme modèle de l'amour, du pouvoir, etc., mais c'est ne pas tenir compte du contexte politique, économique ou philosophique de l'époque. On n'aimait pas au temps de Shakespeare comme on aime aujourd'hui. L'histoire n'est pas une grande soupe dans laquelle on peut tout mélanger. Quand on monte Macbeth en disant C'est Milosevic, ça revient à dire que le monde ne change pas et donc, l'être humain non plus. Ce qui est faux. A mon avis, n'importe quelle pièce écrite aujourd'hui raconte plus sur le monde que les uvres complètes de Shakespeare. »
Ce poids du passé qui fige nos références et nous rend borgnes à la nouveauté forme la base de la pièce, histoire d'amour tragique entre William, antimondialiste ancré dans tous les combats de son époque, et Anna, actrice shakespearienne qui, dans sa tête, vit au XVIIe siècle. Tous deux vont se rencontrer lors d'une rétrospective consacrée au cinéma de Jean-Luc Godard et, comme dans toute tragédie classique, passer à côté du bonheur.
Fidèle à lui-même, Pourveur dessine non pas un texte, mais un puzzle. « Comme à la suite d'un crash cérébral, le personnage reconstruit son histoire entre passé et présent, réalité et fantasme. Il a en lui son histoire, mais aussi toute l'histoire du monde. » C'est pourquoi on y trouve Godard, Naomi Klein ou Margaret Thatcher. C'est pourquoi on y voyage des grottes de Hotton à Prague et à Stratford-upon-Avon, dans une structure narrative éclatée qui reflète notre monde en fragments et en réseau. « La crise des subprimes aux Etats-Unis et ses conséquences désastreuses sur le monde entier nous le prouvent plus que jamais. »
Mondialisation, post-humain, ou encore ménopause (dans Marrakech, repris aux Martyrs) : Paul Pourveur observe notre société contemporaine naufragée, désincarnée, mais toujours empreinte d'humour.
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