
JEAN-MARIE WYNANTS
mardi 30 septembre 2008, 09:38
De Geruchten restera le spectacle le plus surprenant de la programmation flamande de Toernee general. © Koen Broos.
Le théâtre francophone à l'épreuve du « Morgen »
En Flandre, le théâtre francophone coïncide avec une série de clichés qui ont la vie dure. Toernee General offre une occasion unique pour les tester et les adapter en quatre préjugés et autant de propositions. Extraits choisis.
Le théâtre francophone est (trop) littéraire ? Le diable abandonné confirme cette tradition, mais illustre également une quête passionnante vers des expressions alternatives. ( ) Le diable abandonné tourne autour des mots de façon originale. Ils sont écrits sur des drapeaux et banderoles, qui apparaissent et disparaissent dans le décor. C'est leur seule typographie qui nous parle, comme dans un film muet sans images. ( ) Le diable abandonné ouvre une voie originale pour continuer à travailler sur la littérature dans un environnement visuel.
Les acteurs francophones jouent de façon pompeuse ? « Jong talent / Jeune talent » est une belle découverte, un programme composé de solos et projets de l'école de théâtre Rits (Bruxelles) et du Conservatoire de Liège. ( ) La distinction ( ) entre le naturel flamand et la large gesticulation francophone n'est pas de mise. Bien des étudiants liégeois font preuve d'un jeu subtil et intimiste. ( )
Le théâtre francophone : n'est-ce pas Molière ou Racine ? Le 20 novembre de Lars Noren fait référence à ce jour de 2006 où l'écolier allemand Sebastian Bosse a ouvert le feu sur ses camarades et professeurs à Emsdetten, avant de se suicider. ( ) L'actrice allemande Anne Tismer, en uniforme de combat, personnalise Bosse avec une véracité angoissante. Quand elle dévoile ses armes, et adresse ses questions et ses feux d'artifice au public, l'angoisse nous étreint le cur. ( ) Pour un spectateur flamand tellement habitué à être touché par le double jeu « ironisant » des acteurs, ce refus de prendre de la distance est d'autant plus confondant.
Le théâtre francophone est intellectualisant ? Eh bien, peut-on être plus cérébral qu'en faisant se déshabiller un homme dans une piscine pour enfant pour placer une pieuvre fraîche sur sa tête, sans autre forme d'explication ? C'est pratiquement un cliché d'inaccessibilité. Et c'est une des images de Pop ? d'Utopia 2, (qui) n'a malheureusement pas grand-chose à dire que nous ne sachions déjà, et a besoin de tant de temps pour cela que l'on ne peut qu'avoir une indigestion d'images qui ne signifient rien.
Le théâtre flamand est loin d'explorer une seule voie. Des points communs, on en trouve : des textes contemporains ou écrits collectivement par les acteurs ; des plateaux dépouillés ; et des acteurs, souvent époustouflants dans leur capacité à nous embarquer dans leurs univers.
Dans tous ces domaines, De Geruchten, le spectacle d'ouverture, est un modèle du genre. Il y a d'abord le formidable texte de Hugo Claus, tranchant, mystérieux et dévoilant le quotidien d'un petit bled flamand avec une acuité terrifiante. Il y a ensuite les comédiens d'Olympique dramatique. Avec une sobriété absolue, ils cumulent les rôles en identifiant les personnages d'un simple geste ou d'une mimique récurrente. Il y a enfin la mise en scène de Guy Cassiers, discrète, précise, originale, efficace. Et au cur de cette mise en scène, une scénographie singulière où les micros disséminés sur le plateau deviennent quasiment les partenaires des acteurs. Une réussite totale.
La joyeuse bande d'Onomatopee sait utiliser tous les éléments mis à sa disposition. Chaises branlantes, porte à double battant, planchers douteux créent une atmosphère plus qu'un décor. Humour, étrangeté, flottements entre réel et fiction sont au rendez-vous d'une équipe qui se met en danger.
Avec Altijd Prijs, on entre dans un autre univers. Débordant d'énergie, les deux comédiens abordent le plateau comme des boxeurs se ruant sur le ring. Mais le texte d'Arne Sierens nous a semblé moins fort que certaines de ses créations passées, revenant une fois encore sur des personnages de jeunes paumés dont on finit par se lasser.
Avec We save no lives, on passe à une autre génération. Dirk Van Dijck, Ryszard Turbiasz et Johan Dehollander sont des piliers de la scène flamande. Ils le démontrent en jouant, chantant, dansant du début à la fin d'un spectacle étrange basé sur Les mémoires de Stephan Czarniecki de Witold Gombrovicz. L'exercice est brillant et le trio de comédiens époustouflant.
Pour terminer, We people vient définitivement secouer les idées reçues sur la figure de l'immigré dans notre société. Loin des bons sentiments, ce spectacle bilingue livre une peinture au vitriol d'une interminable quête d'identité. Dur, provocant, We people dérange et déstabilise nos bonnes consciences. Mais c'est aussi un spectacle traversé par des images tantôt drôles, tantôt poétiques, tantôt violentes, qui n'ont pas fini de nous hanter.
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