La liberté, ça vaut autant pour les idées sans queue ni tête
vendredi 26 mars 2010, 10:24
Même si l'article contesté du journal Le Soir pouvait être taxé d'incitation à la haine raciale, on pourrait se demander si la riposte de Bart De Wever (N-VA) est bien appropriée. Bart De Wever a tellement mal avalé la tribune libre publiée dans Le Soir par le journaliste et éditorialiste Jean-Paul Marthoz qu'il a porté plainte auprès du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme pour « incitation à la haine et au racisme ».
L'article en cause mérite au moins quelques critiques. Bourré d'emphase et de grands principes, il regorge de raisonnements à l'emporte-pièce, compare l'incomparable, est intellectuellement tortueux, contient un certain nombre d'approximations et ne craint pas l'exagération.
Le parallèle établi par la photo qui accompagnait la chronique, un charnier de victimes de purification ethnique au Nigeria, est pour le moins particulièrement indélicat et il relève à la rigueur à d'un procédé contre lequel Goebbels lui-même n'aurait pas manqué de s'insurger. Mais, avec la meilleure volonté du monde, on n'y trouvera pas trace d'incitation à la haine raciale.
Pour le plaisir de la controverse, admettons que cette accusation soit fondée. La réaction de Bart De Wever pose néanmoins question.
Qu'il puisse réagir, cela va de soi. Que son mécontentement s'exprime avec la plus grande véhémence, c'est son droit absolu. Lui aussi peut bien exagérer, comme il l'a déjà fait en comparant Le Soir à Radio Mille Collines, l'émetteur rwandais qui porte une lourde responsabilité dans un génocide sans précédent. C'est recourir aux mêmes méthodes qu'il prête à ceux qu'il accuse. Ça aussi, c'est une exagération absurde et dénuée de fondement qui se situe exactement dans le même registre que la photo du charnier nigérian. La bonne vieille histoire de la paille et la poutre, en somme.
Mais ce n'est pas le plus important : le débat démocratique se nourrit souvent de prises de position polémiques et véhémentes, et chacun en pense ce qu'il veut selon ses préférences et son appréciation des arguments ou des imprécations en question.
Déposer une plainte et recourir à des moyens juridiques pour faire valoir une opinion, c'est aller un pas plus loin. C'est une tentative délibérée pour museler ses adversaires en leur interdisant d'exprimer d'autres idées.
L'Europe démocratique a instauré des règles très strictes à cet égard qui, pour rappel, motivent les arrêtés de la Cour européenne des Droits de l'homme dont les décisions font état d'une continuité juridique : la Cour a maintes fois déclaré que la liberté d'expression ne peut en aucun cas être réservée aux idées communément admises et que personne ne réfute ; elle englobe également et surtout les idées qui « choquent et qui dérangent ». Et donc les opinions qui, tant par leur contenu que par leur forme, sont les moins susceptibles de remporter l'unanimité. Ça peut aller très loin : la Cour a, par exemple, jugé que la censure d'un tableau représentant un lépreux en train d'éjaculer dans la bouche de Mère Teresa portait atteinte à la liberté d'expression de son auteur. Même Bart De Wever reconnaîtra probablement que cette image est légèrement plus audacieuse que la tribune du Soir.
La Cour rappelle également qu'un billet d'opinion n'a pas à se soumettre à la réalité : une opinion ne doit ni être juste, ni respecter les faits pour pouvoir être exprimée.
Bref, la plainte déposée par Bart De Wever a autant de chances d'aboutir que de la neige de prendre feu. Et il en est parfaitement conscient.
Que sa vision politique le pousse à contrer la stigmatisation du Mouvement flamand, passe-temps privilégié des médias francophones, en stigmatisant à son tour cette même presse : « à la bonne heure », et « à la guerre comme à la guerre » [en français dans le texte], comme disent nos compatriotes. Que le débat se poursuive sur tous les registres, du plus nuancé et mûrement réfléchi jusqu'aux pires clichés et autres injures.
Mais pour un homme politique, qui a fait de ses idées sa raison d'être et son gagne-pain, il vaut mieux rester prudent avant de combattre à coups de procédures juridiques les opinions qui s'écartent de la sienne.
Traduit par Daniel Berkenbaum














