Khmers rouges : au-delà du repentir

Jean Bricmont Professeur à l’UCL

Anne Morelli Professeure à l’ULB

vendredi 02 avril 2010, 11:03

Le repentir est à la mode : le pape se repent du fait qu’un de ses prédécesseurs ait condamné les théories de Galilée, le bourgmestre de Liège se repent du fait qu’un de ses prédécesseurs ait participé activement à la persécution des Juifs… Le repentir est une notion très chrétienne. C’est l’aveu indispensable pour obtenir la rémission de ses péchés et l’absolution. Il ne change évidemment rien à la situation objective mais conditionne pour le pécheur son retour dans le droit chemin.

Apparemment à la recherche d’âmes perdues, un étudiant en droit suggère dans ces colonnes que les sympathisants belges des Khmers rouges durant les années septante aient à se repentir, et il cite nommément un professeur de droit de l’UCL en qualifiant son comportement d’aveugle, inadmissible, etc. (lire la Carte blanche « Les Belges qui ont soutenu les Khmers rouges doivent sortir de leur silence », publiée le 18 mars).

Il y a quarante ans, avant l’apparition des Khmers rouges au Cambodge, l’Indochine était à feu et à sang. Après avoir échoué à Dien Bien Phu dans sa tentative de reconquête de l’Indochine, la France a signé en 1954 les accords de Genève qui prévoyaient des élections libres au Vietnam, en vue de sa réunification. Ces accords furent sabotés par les Etats-Unis, qui installèrent au Sud-Vietnam un régime dictatorial qui ne pouvait être maintenu que par une intervention militaire croissante. En 1965, suite à l’incident imaginaire du « Golfe du Tonkin », une attaque inexistante contre des navires américains par les Nord-Vietnamiens, la guerre fut étendue au Nord-Vietnam. L’intensité des bombardements avec des armes chimiques (défoliants et napalm) fut telle que l’historien militaire Bernard Fall estimait, en 1967, que le Sud-Vietnam mourait sous la pire attaque qu’un pays ait jamais connue et que le Vietnam en tant qu’entité historique et culturelle risquait de disparaître.

Les Etats-Unis ont ensuite également étendu leur guerre au reste de l’Indochine, c’est-à-dire au Laos et au Cambodge, où ils ont renversé le régime modéré et relativement pro-occidental du prince Norodom Sihanouk pour y mettre un de leurs hommes de main, Lon Nol, qui y régna brutalement de 1970 à 1975. En bombardant massivement le Cambodge, et tirant, comme disait Kissinger, sur tout ce qui bouge et tout ce qui vole, les Etats-Unis ont détruit le fragile tissu social de ce pays, chassant la paysannerie vers Phnom Penh et la radicalisant ; tout cela mena, lorsque les Américains furent obligés d’abandonner l’Indochine en 1975, à la prise du pouvoir par les Khmers rouges. La suite, tragique, est connue, du moins pour la période allant de 1975 et 1979, moment où – on le rappelle rarement – ce sont les Vietnamiens qui renversèrent le régime meurtrier des Khmers rouges. Mais loin d’applaudir cette « ingérence humanitaire », le gouvernement des Etats-Unis, par hostilité aux Vietnamiens et en application du vieil adage « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis », persista à soutenir la représentation des Khmers rouges aux Nations unies et à fournir une aide matérielle à leurs camps à la frontière thaï.

Ce qui est surprenant, au vu de l’histoire, c’est que loin de condamner les Etats-Unis ou d’exiger des excuses de leurs dirigeants, on s’attaque aux membres d’un groupuscule belge d’amitié avec le « Kampuchea démocratique » (le nom du Cambodge à l’époque des Khmers rouges) qui n’avait pas la moindre influence sur ces événements, ni en Belgique, où ils étaient complètement marginalisés, ni surtout au Cambodge, où les Khmers rouges n’en faisaient qu’à leur tête, fermés à toute influence étrangère, même venant du camp communiste.

Que ceux qui, de loin, se trompaient sur la nature des Khmers rouges, regrettent leur erreur en privé ou en public n’a qu’une très faible importance. Ce qui est important, ce sont les conclusions que l’on tire de cette tragédie pour le présent et l’avenir. La tendance dominante en Occident, à la suite de Kouchner et des « nouveaux philosophes », a été d’utiliser la tragédie cambodgienne pour justifier le droit (ou le devoir) d’ingérence « humanitaire » de la part des puissances impériales dans les pays récemment décolonisés. Pour nous, comme pour le mouvement des pays non alignés, qui représente l’immense majorité des habitants de la planète, la conclusion est exactement opposée. Puisque c’est l’ingérence brutale des Etats-Unis dans les affaires de l’Indochine qui a mené non seulement aux Khmers rouges, mais aussi aux millions de morts dus à la guerre américaine, il faut que les citoyens des pays occidentaux se mobilisent pour exiger de leurs gouvernements le strict respect des principes de la Charte des Nations unies, en particulier l’égale souveraineté des Etats et le principe de la non-ingérence des Etats puissants dans les affaires intérieures des Etats faibles.

A une époque où des pays européens envoient leurs troupes servir de supplétifs aux Américains en Afghanistan et en Irak, intensifient leurs menaces contre l’Iran et appuient Israël dans ses guerres contre les Palestiniens ou les Libanais, une telle mobilisation est plus nécessaire que jamais.

Quant aux « amis » belges des Khmers rouges, ils n’ont évidemment pas approuvé les Khmers rouges tels qu’ils apparaissent aujourd’hui mais tels qu’ils apparaissaient à l’époque.

Leur véritable erreur a été de se laisser aller à une rhétorique facile de « soutien » à des causes lointaines et mal comprises (comme ce fut le cas également pour le « soutien » à Staline ou à Mao) plutôt que de se consacrer à une critique concrète des sociétés et des politiques occidentales ; étant donné que les partisans de l’ingérence, du militarisme et de la guerre adorent accuser leurs adversaires d’être des « supporters » du camp adverse, la dernière chose à faire c’est de s’identifier comme tels.

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