L’apéro « saucisson et pinard » programmé à Paris (le 18 juin), rue Myrha, et finalement interdit par la préfecture, a fait couler beaucoup d’encre. Et suscité des « vocations » ailleurs en France, mais aussi en Belgique. Le tout sur fond de repli identitaire et d’un racisme qui ne dit pas son nom, se drapant parfois dans la défense de la laïcité.
Laïcité, vraiment ?
L’initiative de cet apéro parisien revient à « Riposte laïque ». Une association qui, sous couvert de défense des valeurs républicaines et laïques, sombre de plus en plus, au fil des années, dans un discours globalisateur radicalement anti-musulmans, quand ce n’est pas anti-immigrés. D’autres associations, appartenant clairement à la mouvance identitaire oscillant entre nationalisme et extrême droite pure et dure, n’ont pas tardé à rejoindre les organisateurs. Et scandaleusement dévoyé au passage les valeurs qu’ils prétendaient défendre.
L’intention affichée des organisateurs était en effet de lutter contre l’occupation du quartier de la Goutte d’or, « particulièrement le vendredi, par des adversaires résolus de nos vins de terroir et de nos produits charcutiers ».
Autrement dit, il s’agissait de lutter, selon une rhétorique bien connue, contre « l’islamisation de la France » et de l’Europe, chère à Geert Wilders et autres mouvements populistes d’une droite flirtant souvent avec son extrême. Pour mener ce combat, les organisateurs ont usé d’une arme bien précise : celle de l’identité nationale réduite pour l’occasion au pinard et au saucisson – le pinard ayant été remplacé, dans sa version belge, par la bière.
Autrement dit, à des citoyens marquant leur appartenance à la religion islamique, il s’agissait d’opposer non pas la citoyenneté, la mixité, le partage de l’espace public, le respect de tous et de toutes ou, pour faire bref, le vivre ensemble, mais l’appartenance à une nation caricaturale elle-même porteuse de « valeurs » : le vin et le saucisson – et le sigle SS repris dans l’affiche annonciatrice de l’événement, au centre du mot « saucisson ».
L’équation ainsi posée est simple, simpliste, binaire : d’un côté, il y aurait « vous » les musulmans (tous identiques tels des clones produits en usine), à qui subitement et subrepticement il n’est plus reproché de prier en pleine rue, obstruant la circulation tous les vendredis, mais de ne pas boire d’alcool ni manger de porc.
De l’autre, il y aurait « nous », les « bons Français » ou les « bons Belges » amateurs de ces produits. Et entre ce « nous » et ce « vous », il n’existerait pas de vivre ensemble possible. Vous ne passerez pas la ligne Maginot du saucisson !
Il n’y a qu’une guerre ouverte, dont un des deux camps sortira nécessairement vainqueur, comme au temps béni des guerres de religion. Sauf que… sauf que c’est oublier, délibérément comme dans toute stratégie de la tension, que la réalité n’est pas binaire. Que le discours identitaire raciste ne vaut pas mieux que le discours identitaire islamiste et qu’il lui ressemble comme un jumeau de cauchemar. Que l’un comme l’autre minent la démocratie, car ils refusent de considérer l’autre comme étant d’abord un semblable, un concitoyen jouissant des mêmes droits et soumis aux mêmes devoirs, quelles que soient ses origines, ses convictions, son sexe, sa couleur de peau, etc.
Dans cette perspective, les prières en pleine rue sont clairement inacceptables, au même titre que toute occupation de l’espace public, pour quelque motif que ce soit. Mais on ne répond pas à la bergère intégriste par des éructations de berger identitaire.
Assurer l’égalité de toutes et de tous en devoirs comme en droits, préserver l’espace public de toute confiscation par le religieux, quel qu’il soit, préserver la liberté individuelle, refuser l’enfermement identitaire, le racisme et le communautarisme, le mélange de la foi et du Droit, tels sont précisément les objectifs de la laïcité.
Un outil politique du vivre ensemble qui ne peut se transformer en levier d’exclusion sur la base de convictions privées, que la laïcité a précisément pour mission de protéger.
(*) Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie et cofondatrice du Rappel (Réseau d’Action pour la Promotion d’un Etat Laïque) ; Pierre Efratas, cofondateur du Rappel, écrivain ; Mohamed Sifaoui, écrivain et journaliste ; Caroline Fourest, rédactrice en chef de la revue ProChoix ; Sultana Kouhmane, présidente de Sos Rapts Parentaux et auteur de Mes enfants volés (Ed. de l’Arbre) ; Wassyla Tamzali, avocate algérienne et essayiste ; Sam Touzani, comédien ; Luc Pire, éditeur ; Zidani, humoriste ; Catherine Kintzler, philosophe, auteur de Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin) ; Karima, Insoumise et dévoilée ASBL ; Josy Dubié, sénateur honoraire ; Claude Javeau, professeur émérite de sociologie (ULB) ; Anne-Marie Roviello, professeur de philosophie (ULB) ; Tom Goldschmidt, journaliste ; Monique Vézinet, présidente nationale de l’UFAL ; Jean-Paul Wagner, président de l’UFAL (Metz) ; Abdellatif Mghari, Président de l’association Francophones Sans Frontières ; Ivan Fox, comédien ; Ann Brusseel, députée au Parlement flamand ; Sihem Habchi, présidente du mouvement Ni Putes Ni Soumises ; Dominique Sopo, Président de SOS Racisme ; Firouzeh Nahavandi, professeur ; Fanane Azmi, vice-présidente des jeunes FDF ; Jamila Si M’Hammed, Présidente
du Comité Belge Ni Putes Ni Soumises ; Richard Ruben, humoriste ; Christine Defraigne, sénatrice, députée wallonne ; Claude Thayse, Maître de Conférences (ULB), membre du Rassemblement wallon ; les Femmes Prévoyantes Socialistes.
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