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Guy Haarscher Professeur de philosophie à l'ULB
vendredi 03 septembre 2010, 14:05
On ne peut comparer la question de la pédophilie dans l'Eglise à des affaires de harcèlement sexuel au sein d'une entreprise ou d'une famille. Ni le milieu du travail ni la sphère familiale ne sont a priori porteurs d'une doctrine spécifique relative au sexe.
Mais l'Eglise ! J'éprouve un certain malaise à m'ériger ici en procureur : c'est un combat trop facile pour un laïque ulbiste que de stigmatiser les turpitudes du vieil ennemi. Pourtant, devant tout ce déballage, j'éprouve de la peine, bien sûr pour les victimes, mais aussi pour mes amis catholiques les plus proches. Il reste que l'Eglise fait le grand écart entre une doctrine sexuelle très répressive et une sorte d'incompréhensible mollesse à l'égard d'abus qui se situent tout à l'opposé de ce qu'elle prêche.
La révolution sexuelle, ce fut, au meilleur d'elle-même, la conquête de l'autonomie et du libre choix par les femmes et les hommes : le droit de refuser que la société n'impose des contraintes à des relations basées sur le libre consentement et qui ne nuisent à personne.
L'Eglise a fait tout ce qu'elle pouvait pour entraver la libération sexuelle. Les homosexuels le savent, tout comme se le rappellent les femmes qui se sont battues pour la contraception, puis pour le droit à l'avortement. Les Africains devraient en avoir la conscience la plus aiguë, eux pour qui le sida constitue un danger mortel : le discours du Vatican sur le préservatif est et a été moralement désastreux.
Et c'est au sein de cette Eglise donneuse de leçons que se manifestent de façon massive des relations de contrainte sexuelle qu'elle rejette officiellement avec horreur et qui sont également, on ne le répétera jamais assez, totalement contraires aux idéaux qu'incarne la libération sexuelle.
Mais ce n'est hélas pas tout, et cette triste histoire est aggravée par la politique du silence et de la compromission. Quoi que l'on pense de la manière dont a été révélé le contenu des conversations entre le cardinal Danneels, l'évêque Vangheluwe et la victime de ce dernier, une chose apparaît claire : l'Eglise a empesté la vie des femmes en matière de contraception et d'avortement ; elle continue à humilier les homosexuels. Et c'est cette même institution humaine, trop humaine, qui semble manifester une clémence coupable et une volonté d'« arranger les choses » à l'égard de crimes sexuels d'une très grande gravité.
Alors, on se prend à penser que les « pharisiens hypocrites « dénoncés par l'Evangile ont squatté la demeure des successeurs de Pierre. Vraiment, les « laïques « n'en attendaient pas tant. Mais c'est pour eux un amer succès, une victoire à la Pyrrhus, parce que le meilleur de la morale chrétienne risque d'être emporté par le légitime flot d'indignation et de débaptisations.
Nous vivons à une époque où une femme risque d'être lapidée en Iran pour adultère (et pour des crimes imaginaires qu'on l'a contrainte d'avouer sous la torture). Un temps où des jeunes filles se font recoudre l'hymen pour pouvoir être accueillies dans la prison du mariage arrangé. Pour ce qui concerne le catholicisme, j'aurais préféré affronter l'adversaire seulement parce que ses idées sont fausses et nocives, plutôt que de me donner le plaisir ambigu d'une confrontation si calamiteuse entre les discours et les actes.
L'un des signes les plus immédiatement reconnaissables d'une société libre, ce sont les terrasses de cafés où sont attablés des jeunes gens qui discutent, s'amusent, travaillent et s'aiment librement. Aucun gardien de la moralité ne les intimide ni ne les menace. Une société d'oppression se caractérise au contraire par la contrainte, notamment sexuelle : jeunes gens victimes d'abus, jeunes femmes forcées à la « virginité « .
Il nous faudra parcourir encore un long chemin avant que les donneurs de leçons ne soient véritablement déconsidérés. L'Eglise a fait elle-même une bonne partie du travail en gérant si catastrophiquement les affaires d'abus sexuel en son sein.
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