L'Eglise au banc des accusés. « Ses crimes sexuels doivent enfin être jugés »
Jean-Claude Defossé Député régional bruxellois
Bernard Wesphael Député wallon
vendredi 03 septembre 2010, 14:05
Le contenu de l'enregistrement de l'entretien entre le cardinal Danneels et la victime abusée durant quatorze ans par l'ancien évêque de Bruges est consternant et osons le mot écurant. C'est cependant moins une surprise qu'une accablante confirmation pour ceux qui suivent depuis longtemps la manière dont l'Eglise a le plus souvent protégé ses brebis galeuses.
Tout de même : que l'ancien primat de Belgique puisse demander à la victime d'un évêque pédophile de permettre à ce dernier de continuer à baptiser, donner la communion et dire la messe jusqu'à la pension plutôt que démissionner, trouble toute âme sensée, peu importe que l'on croit ou non en un dieu quelconque.
La chape de plomb avec laquelle l'Eglise a toujours tenté de dissimuler les pervers sexuels qui ont sévi ou sévissent encore dans ses rangs depuis de longues années n'est pas propre à la Belgique. Partout où ont éclaté des scandales d'abus sexuels (USA, Irlande, Allemagne
), la réaction des autorités ecclésiastiques a presque toujours été identique : dissimulation ou déni.
Après l'épouvantable affaire Dutroux et la révélation (par la presse !) d'abus sexuels commis sur des enfants par des gens d'Eglise, Malines a mis en place une commission d'accueil pour recueillir les plaintes des enfants abusés. A une condition cependant ! Les victimes ne pouvaient porter plainte devant la justice sans perdre le secours miséricordieux de cette structure interne à l'Eglise. C'est une des raisons pour lesquelles cette commission est apparue aux yeux de beaucoup comme un éteignoir quelle que soit par ailleurs la bonne foi et la motivation personnelle de ses membres.
Il y a au moins deux raisons qui expliquent cette volonté d'omerta. D'abord l'honorabilité, fût-ce au mépris de la souffrance des victimes. Il est en effet plutôt déstabilisant et néfaste pour la crédibilité de l'Eglise que des fidèles apprennent que des religieux pratiquant les pires péchés de chair leur enseignent une morale de vie souvent rigoriste. Ne nous voilons pas la face. Godfried Danneels a 77. Le 8 avril dernier, il n'a somme toute fait qu'agir comme le système dans lequel il a vécu toute sa vie lui a enseigné de le faire. En effet, l'Eglise a toujours préféré laver son linge sale en famille, loin des regards indiscrets. Courage ou lâcheté ? Le cardinal aurait-il agi autrement qu'en son temps, il aurait probablement été rabroué par ses pairs pour avoir fourni des armes aux ennemis de l'Eglise !
Il y a une autre raison, sonnante et trébuchante. Vu le nombre d'affaires et de victimes ayant réclamé réparation en justice, les Eglises états-uniennes, canadienne et irlandaise ont dû verser des centaines de millions de dollars au titre de dédommagements.
Le social chrétien Stefaan De Clerck, ministre de la Justice (en affaires courantes), semble méconnaître l'adage qui veut que l'on ne puisse être juge et partie. Après avoir accepté en mai que des magistrats collaborent avec la commission interne de l'Eglise, le ministre s'est dit fin août favorable à une nouvelle commission interne à l'Eglise. Il est donc nécessaire de lui rappeler 1) qu'il y a ou devrait y avoir chez nous une véritable séparation de l'Eglise et de l'Etat, 2) qu'il n'a pas à se prononcer en tant que ministre de la Justice sur l'opportunité d'une commission interne à l'Eglise, mais que la reconstitution d'une telle commission ne peut en rien constituer une entrave au travail de la justice comme l'était de facto la précédente (puisque ses bénéficiaires ne pouvaient déposer plainte), 3) a fortiori que des affaires d'abus sexuels sur des enfants sont des crimes pour lesquels la loi a prévu des circonstances aggravantes quand les abus sexuels sont commis sur des enfants par des adultes ayant autorité sur eux. Cela concerne évidemment les instituteurs, chefs scouts, parents
mais aussi les prêtres.
Dans un véritable Etat de droit, la justice « normale » doit pouvoir suivre son cours quel que soit le statut des personnes ou personnalités en cause. Elle a au moins autant les moyens de garantir le secret de l'instruction aux victimes comme aux accusés qu'une commission soi-disant « indépendante » qui n'a aucune légitimité juridique.
En revanche, la mise sur pied d'une initiative parlementaire fédérale d'enquête visant à faire toute la lumière sur la manière dont depuis des décennies des institutions (religieuses ou non) ont pu soustraire à la justice des faits gravissimes dont elles auraient dû avoir connaissance et s'en sont ainsi rendues complices, nous semblerait une initiative de saine démocratie. n