Après le G1000, qui relèvera le gant ?

lundi 14 novembre 2011, 14:00

Gerrit Rauws. Directeur à la Fondation Roi Baudouin.

Quel beau coup ! On ne peut qu'avoir de l'admiration pour l'enthousiasme des initiateurs du G1000 et la qualité de leur organisation. Mais cela a-t-il été bon ? C'est difficile à dire, car le G1000 voulait être tout à la fois : un débat public à grande échelle, une forme d'activisme politique et une expérience délibérative.

Comme débat public, le G1000 est une grande réussite. L'approche multimédia et l'interaction entre le forum à Tour&Taxis et les groupes de discussion locaux appartiennent à ce que l'on a fait de mieux en Europe jusqu'ici. Comme manifestation d'activisme politique, le G1000 était tout aussi mobilisateur que controversé : deux qualités indissociables d'un activisme à succès. Mais comme expérience, le G1000 n'a pas nécessairement rendu un grand service à la démocratie délibérative. C'est dû aux choix faits dès le début par les initiateurs : il n'est pas possible d'avoir un débat de qualité avec 1.000 personnes pendant 6 heures sur 3 thèmes différents.

Et ce ne fut pas vraiment novateur. On ne compte plus les événements délibératifs organisés depuis 15 ans en Belgique ou à l'étranger. On pourrait remplir des bibliothèques avec les rapports scientifiques qui ont été écrits sur tous ces projets. En Belgique, la Fondation Roi Baudouin a bâti depuis près de 10 ans une expérience dans des projets délibératifs à petite et à grande échelle. Lors des Consultations de citoyens européens, des citoyens des 27 pays membres ont formulé des recommandations pour l'avenir de l'UE et, dans notre pays, un panel de citoyens a récemment rendu un avis sur la gestion à long terme des déchets nucléaires hautement radioactifs.

Le tout grand résultat du G1000 est d'avoir ouvert le large débat sur la santé de notre démocratie. Des syndicats et des organisations patronales, le monde associatif, les partis politiques, des intellectuels et beaucoup de citoyens intéressés par la politique : chacun a été impliqué. De tous ces articles d'opinion, de toutes ces discussions, il apparaît que de très nombreuses idées normatives existent sur ce que serait la démocratie idéale.

Certains ne jurent que par la démocratie représentative, d'autres plaident pour une démocratie délibérative (avec des panels citoyens) ou pour une démocratie directe (par referendums). D'autres encore jugent que l'activisme politique (des Indignés au… Taal Aktie Komitee) est la forme ultime de participation démocratique. Un certain nombre de leaders d'opinion semblent penser que les différentes formes de démocratie ne sont pas compatibles. La démocratie délibérative et la démocratie directe affaibliraient la démocratie représentative. Mais c'est le contraire qui est vrai : beaucoup de pays figurant en tête de tous les classements démocratiques (comme le Canada et le Danemark) disposent d'un arsenal étendu de processus de décision délibératifs. Il n'y a jamais trop de démocratie !

Reprécisons les concepts. La démocratie représentative s'appuie sur le pouvoir du nombre pour arriver (ou non) à un compromis au travers de négociations. La démocratie délibérative s'appuie sur la force de la diversité pour arriver (ou non) à un consensus par le dialogue. La délibération n'est pas faite pour répondre à des questions par oui ou non (Faut-il interdire de fumer dans les cafés ?). La délibération est extrêmement utile pour explorer des thématiques sociétales (Comment éviter que les jeunes commencent à fumer ?). Elle élargit l'éventail de solutions possibles et elle explicite les choix parfois difficiles qui doivent être faits. La délibération rend plus flous les rapports de force traditionnels, au profit du débat sur le contenu. Elle rend plus difficile le détournement du débat par des politiques ou des groupes d'intérêt.

Construisons sur l'élan créé par le G1000 pour donner une forme concrète à la démocratie délibérative au sein de notre démocratie représentative. Deux voies concrètes s'imposent. La première est celle du renforcement du débat public. Que ce soit par des rencontres physiques ou des délibérations à travers les nouveaux médias, une démocratie saine a besoin de citoyens informés qui s'expriment. C'est là un merveilleux défi pour les organisations de la société civile et pour les médias : transformer les débats classiques et les journées d'étude arides en vrais événements délibératifs. Pourquoi ne pas travailler à un grand « Deliberation Day » ?

La deuxième piste est celle de l'implantation de processus délibératifs dans la prise de décision démocratique. Nous avons pour cela besoin de nos pouvoirs publics locaux, régionaux, nationaux et européens. Eux seuls peuvent créer le cadre et établir les règles du jeu, qui sont indispensables. C'est seulement par eux que la légitimité démocratique des processus démocratiques pourra être garantie. Le citoyen qui parle doit pouvoir être certain qu'il y a quelque part un pouvoir qui l'écoute. A l'étranger, des pratiques montrent que c'est faisable et souhaitable.

Nous n'avons plus besoin de vitrines. Rassemblons les politiques, les organisations de la société civile, les chercheurs et les militants qui veulent moderniser notre démocratie. Ceci est une invitation. Qui relève le gant ?

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[1] mertensclaude dit le 15/11/2011, 10:42

Sujet bien intéressant puisque touchant au fondement de l'organisation de nos sociétés. Pourrions-nous dire autrement : quel pouvoir donnons-nous au citoyen pour déterminer les règles communes qui régissent notre vie sociale ? Il semble que le citoyen n'attende pas qu'on lui accorde ce pouvoir mais qu'il s'en empare sous des formes parallèles aux processus démocratiques existants. Ceux-ci deviendraient-ils insatisfaisants ? Les élections, et donc les élus, et donc leurs actes, ne seraient-ils plus crédibles ? Ce terrain de réflexion est glissant, mais sans doute ne faut-il pas hésiter à s'y engager car nous assistons (peut-être crise économique, information instantanée et mondialisation générale obligeant) à l'émergence d'un citoyen se découvrant un droit individuel à l'expression. A l'heure où le moindre "blog" sur internet peut créer un "buzz" mondial, les canaux habituels d'engagement (partis, syndicats, associations diverses) ne deviennent-ils pas aujourd'hui obsolètes ?

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