Faut-il écouter Docteur Justice Sociale ou Mister Stock Exchange ?

vendredi 10 février 2012, 14:55

Franco Dragone, metteur en scène.

J'ai toujours été concerné par ce qui se passait autour de moi ; cette préoccupation est au cœur de mes spectacles et de mon engagement d'« entrepreneur culturel », mais je n'ai jamais pris la parole à travers un journal. Cette carte blanche est pour moi une première ; c'est aussi le signe que les circonstances imposent ce geste.

« La schizophrénie n'apporte rien », écrivait Béatrice Delvaux dans son éditorial du 28 janvier. Elle n'apporte rien, mais elle est partout présente, et profondément. Tocqueville le relevait déjà : la démocratie libérale est schizophrène, tiraillée entre l'individualisme forcené et la nécessité du service public et du bien commun. L'Europe est schizo, déchirée entre les souverainetés nationales et le projet fédéraliste. L'accord qui a prévalu à la création de notre gouvernement l'est tout autant, lui qui, à l'instar d'ailleurs de toutes les politiques mises en œuvre pour juguler la crise, fait le grand écart entre une rigueur qu'on nous dit obligatoire et une relance présentée comme indispensable. Qui faut-il écouter ? Docteur Justice Sociale ou Mister Stock Exchange ? Comment réformer sans toucher aux acquis ?

La schizophrénie s'étend aux vœux : d'un côté, une année 2012 que l'on nous annonce apocalyptique ; de l'autre, l'année du dragon d'eau qui sonne comme une promesse de bonheur et de félicité sur cette extraordinaire scène chinoise.

Mais bon, il faut voir la poutre dans son œil plutôt que la paille dans celui du voisin, non ? Un vrai schizo, cela dit, essaierait de masquer la poutre de son œil droit derrière la paille de son œil gauche… Et vous, M. Dragone ? Jamais été partagé, déchiré, schizo-freiné ? Le théâtre-action et Céline Dion ; La Louvière et Macao ; Franco l'artiste et Dragone l'entrepreneur…

Les éclats et le « bling-bling » des grandes productions et des villes comme Vegas et Macao ne doivent pas faire oublier l'essentiel ; rien n'a jamais été facile, rien ne l'est encore et ne le sera jamais. Créer ma compagnie à La Louvière, la faire vivre (ou simplement, parfois, survivre)… Se battre pour dénicher et finaliser des contrats ! C'est déjà difficile en général ; mais lorsque vous venez de La Louvière, dont personne dans le monde du spectacle n'a jamais entendu parler, je peux vous assurer que l'entreprise est titanesque !

Et ensuite, concevoir et produire ces spectacles, les livrer, les faire vivre et évoluer… « Rien n'est jamais acquis à l'homme », écrivait Aragon, qui savait ce qu'étaient la lutte et la soif de justice des plus démunis, et ce qu'il « faut de sanglots pour un air de guitare ». N'est-ce pas la même chose pour ce qui touche au social et au politique ? Tous ces acquis sociaux que l'on prétend aujourd'hui caducs n'ont-ils pas été obtenus au terme de luttes éprouvantes ? Dans le monde de Mr Stock Exchange, on peut tricher et changer les règles du jour au lendemain ; dans celui du Docteur Justice Sociale, ne doit-on pas respecter le contrat social ? Et s'il faut l'adapter, ne doit-on pas avoir à cœur de le faire le plus justement et le plus humainement possible ?

Je ne sais pas si la schizophrénie n'apporte rien. Non sans doute lorsqu'elle se couple à l'inconscience ou à l'amnésie. Quand on nie être partagé, quand on renie ce qu'on a été, ce qu'on a pensé, ce qu'on a rêvé. Mais, quand on en est conscient, n'est-ce pas une richesse ? Et n'est-ce pas même la clé de toute « bonne » conscience, que de se savoir capable du pire autant que du meilleur ?

Cela dit, il arrive qu'il faille oublier. Un peu, quelque temps. Si on veut innover, il faut se donner la place et la chance de ne pas être submergé, asphyxié par le passé, ses recettes, ses automatismes, ses habitudes… Lorsque je crée un spectacle, je dois être totalement libre face au plateau et aux artistes. J'oublie même tout ce que j'ai préparé. Je me mets à l'écoute. Comment pourrais-je créer si j'avais constamment derrière moi un investisseur (ou une agence de notation), un groupe de pression, un organisme de contrôle, un bureau de conseils pour me souffler ce que je dois ou ne dois pas faire ? C'est chaque fois un nouveau défi, une renaissance. Rien n'est jamais acquis… et les risques sont toujours énormes. Mais j'ai la faiblesse de croire que mes quelques réussites tiennent à cette liberté et cette exigence d'imaginer plutôt que de réutiliser des ficelles éprouvées.

Pour gagner une partie, il faut, paraît-il, avoir toujours au moins un coup d'avance. Et si la peur est présente, elle doit être un aiguillon, un moteur. Si rien n'est acquis, rien n'est irréversible. Ni la force ni la faiblesse. Quand on m'a proposé de faire un spectacle urbain à La Louvière, j'ai voulu que ce soit le lieu d'un combat collectif contre la morosité et la résignation. Ensemble, depuis, nous œuvrons à décrocher la lune… Mais j'étais naïf de croire qu'une expédition suffirait ; la lune est un Graal qu'il faut reconquérir sans cesse.

2012 semble frappé d'un sceau fatal ; mais le dragon d'eau refuse le fatalisme. Tout est difficile, mais c'est parfois ce qui rend la vie passionnante. A condition de doser ces difficultés, de les partager collectivement. L'écrasante majorité de l'humanité, dont je suis, est née dans la pauvreté. Sans doute sera-ce encore le cas longtemps ; mais si l'on veut que le mot « droit » du premier article de la Déclaration des Droits humains (« tous les êtres naissent libres et égaux en droit ») ne finisse pas par définitivement signifier « fiction » (quand bien même il n'est encore pour la plupart qu'un rêve à atteindre), il faut que chacun d'entre nous mette la création au cœur de sa vie et de ses gestes. Créer sa vie, son destin ; imaginer des solutions nouvelles pour résoudre des défis nouveaux, métisser nos regards et nos rêves. Oser innover, quitter les cadres établis, offrir à tous les citoyens de vrais outils pour vivre, travailler…

Et surtout, surtout refuser les replis frileux sur les recettes usées, les droits acquis, les identités étriquées, les égoïsmes criminels et les privilèges exorbitants.

Je n'ai ni recette ni leçon à donner. Je ne suis qu'un bouffon, et je n'ai d'ailleurs aucune importance ; mais j'affirme que les individus comptent dans la mesure où ils contribuent à créer des réalités qui les dépassent et les prolongent. Docteur Franco ou Mister Dragone ? On s'en fout : the show must go on. Et surtout, une vie comme un spectacle où chacun serait acteur, et où il ferait bon vivre ensemble.

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[1] Labrador dit le 23/02/2012, 01:42

Très impressionné par ces magnifiques lignes de Franco Dragone que je découvre ici. Il mérite une seconde publication.

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