Avec Jonathan Littell dans l'enfer de Homs

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

mardi 14 février 2012, 13:43

L'AUTEUR DES « BIENVEILLANTES » a passé 18 jours dans la ville martyre de Syrie. Il raconte les snipers et les massacres.

ENTRETIEN

Jonathan Littell

L'écrivain français est né en 1967. En 2006, il obtient le Prix Goncourt et le Grand Prix du roman de l'Académie française pour « Les bienveillantes » (Gallimard). On lira son reportage à Homs dans « Le Monde » du mardi 14 au samedi 19 février. Premier numéro disponible sur lemonde.fr. Littell publiera ses « Carnets de reportage » chez Gallimard fin mars.

Homs, c'est le centre de la révolution syrienne. Les forces de Bachar el-Assad soumettent la ville à des bombardements réguliers depuis plusieurs jours. L'écrivain français Jonathan Littell y est allé pendant 18 jours, clandestinement, côté sunnite, pour Le Monde. Le journal l'a mis en relation avec le photographe Mani. Il est arabophone, il connaît bien la ville, il a des contacts parmi des activistes de l'opposition. Ce sont ces contacts-là qui les ont infiltrés depuis le Liban. Le reportage de Jonathan Littell est publié dans Le Monde.

Ce qui se passe à Homs, c'est la mise à mort d'une ville ?

Je n'irais pas jusque-là. Mais c'est une tentative d'écraser par la force la plus brutale un soulèvement populaire. Je suis parti juste avant les bombardements. Quand j'y étais, c'était principalement le fait de snipers, postés un peu partout dans la ville et qui tirent absolument au hasard sur les civils à longueur de journées.

Des snipers de l'armée ?

Oui. Ou des forces de sécurité. Il y a aussi des Chabiha, cette milice alaouite recrutée par le régime pour donner un coup de main dans la répression. Ce sont des forces gouvernementales. Il s'agit vraiment d'un ciblage quotidien et constant des civils. Avec Mani, on a vu beaucoup de civils tués et grièvement blessées. Des enfants tués par des snipers, 10 ans, 13 ans. J'ai vu un bébé avec une balle dans l'aine. Et c 'est tous les jours.

Comment font les habitants de la ville pour survivre ?

Difficilement. Psychologiquement, la manifestation quotidienne dans chaque quartier est un grand moment de rassemblement, de reprise de force. C'est joyeux, animé par des danses, des chants, de musiques, des percussions. On y chante des tubes révolutionnaires que tout le monde connaît. C'est inspiré des cérémonies religieuses des soufis, sauf que le contenu n'est pas religieux : il est politique.

Matériellement, c'est compliqué. Mais les habitants se débrouillent. Il n'y a pas de problème catastrophique d'approvisionnement parce que Homs est au milieu d'une riche zone agricole. Les paysans nourrissent la ville mais il y a une énorme inflation des prix. Une grande solidarité se met en jeu entre quartiers, entre voisins. L'armée libre procède à des distributions d'aide humanitaire en fonction de ses moyens.

Et du côté médical ?

Le régime fait vraiment la guerre à la médecine. Il est interdit de soigner des manifestants, de leur donner des médicaments, de les opérer. Les médecins sont pourchassés, persécutés, emprisonnés, torturés, voire abattus et les blessés de même. J'ai interviewé des blessés qui, au lieu d'être transférés à l'hôpital, ont fini dans des caves, où ils ont été torturés avant tout soin médical. J'ai des films qu'un médecin a tournés clandestinement dans l'hôpital militaire de Homs : des patients sont enchaînés à leur lit et portent des marques très claires de torture sur leurs corps. J'ai interviewé un autre médecin qui travaillait pour les moukhabarat, les services de sécurité, et qui m'a expliqué la systématisation de ces pratiques : ce ne sont pas des dérives de quelques individus, ce sont des pratiques codifiées et réglementées par les supérieurs.

Et malgré tout, le peuple continue à manifester ?

Oui. La majorité de la population côté opposition estime qu'il est impossible de faire marche arrière. Les jeunes ont définitivement rompu avec la peur qui a paralysé leurs parents pendant 40 ans. Ils le disent : nos parents ont vécu toute leur vie la nuque courbée ; nous, on a relevé la tête et on ne la baissera plus jamais. Il y a un énorme courage collectif. Il y a aussi une réelle rupture : même une dictature a besoin d'avoir un lien avec les gens qu'elle dirige. Là, ce lien est complètement rompu. On a deux sociétés parallèles, maintenant : une société minoritaire mais lourdement armée qui soutient le régime et une société majoritaire faiblement armée qui souhaite la fin du régime et la restauration d'une démocratie multipartite et pluraliste qui prenne en compte toutes les communautés du pays.

Et vous la voyez advenir ?

Si le régime tombe vite et si les forces les plus saines arrivent à prendre la main, oui. Ça se passera comme en Tunisie, avec des heurts et des difficultés mais, au fond, pas trop mal. Si le conflit s'enlise pendant encore une année, si le régime joue délibérément la carte de la provocation et de l'affrontement confessionnel (comme le massacre dont Mani et moi-même avons témoigné fin janvier : une famille sunnite assassinée, avec des enfants de 3 et 4 ans la gorge tranchée, une balle dans la tête), la situation ressemblera beaucoup plus à l'Irak ou à la Libye. Pour moi, c'est encore évitable, mais plus pour très longtemps. la question d'une intervention extérieure est donc urgente. Le pays va s'enfoncer dans un chaos irrémédiable qui sera bien plus dommageable aux intérêts de tout le monde, y compris la Russie, si ce conflit persiste. Mais, pour moi, le régime ne pourra jamais reprendre la main.

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