La Saint- Valentin des curs simples
JEAN-CLAUDE VANTROYEN
mardi 14 février 2012, 13:38
Non, dit Yann Dall'Aglio, l'amour n'est pas has been. Mais il faut le réinventer.
On célèbre aujourd'hui la Saint-Valentin. La fête des amoureux. L'occasion de s'offrir un cadeau, une fleur, un resto ou plus si affinités. Ou de s'envoyer un SMS : « Jt'M ». C'est le titre d'un petit essai roboratif de Yann Dall'Aglio, écrit avec verve, humour et amour, dans une langue accessible, à rebrousse-poil des idées convenues. Et qui, devant la frustration et la faillite de l'amour narcissique et compétitif d'aujourd'hui, prône l'amour des curs simples, ceux des êtres qui s'acceptent tels qu'ils sont, sans surenchère, dans le respect mutuel.
Yann DallAglio
Cet agrégé de philosophie français a 37 ans. Depuis 1997, il enseigne la philosophie en région parisienne. Il avait déjà écrit un autre essai pour la collection Antidote de Flammarion : « Une Rolex à 50 ans. A-t-on le droit de rater sa vie ? », qui défend le droit de ne pas être productif et de ne pas consommer de façon frénétique.
L'amour est-il has been ?
Ce n'est pas exactement la thèse que je défends, même si je vois que les formes traditionnelles de l'amour sont en déperdition.
L'amour, c'est Tristan et Yseult, Jack et Rose sur le Titanic ?
Ça c'est l'amour romantique. On y court toujours après la trace de dieu, on préfère l'absence à la présence, l'obstacle à la réussite. Les grands mythes de l'amour, ça finit mal. On n'arrive à s'aimer que dans la distance ou dans la mort.
Ce que vous prônez, c'est l'amour tendre.
C'est aimer dans l'autre sa présence, son vieillissement, c'est un amour tendresse, fait d'acceptation, de compréhension, d'émotions qui sont liés au fait que l'autre est périssable, que son apparition n'a pas de raison d'être. Ce n'est pas une tendresse larmoyante mais un étonnement devant le fait que quelqu'un soit là, avec nous, alors que rien ne justifie sa présence.
Cet amour-là est-il déjà en train de se montrer ?
Je ne vois que peu de signes de l'amour tendre dans la littérature. Parce qu'elle aime les intrigues, les tensions et les obstacles, elle a plutôt développé le côté obscur de la chose. Mais le fait qu'on ait une conscience critique, une ironie permanente sur les sentiments, que les sociétés occidentales sont devenues laïques et donc athées, tout ça favorise la conscience de l'absurdité de notre existence, et donc favorise cette tendresse, cette forme d'humilité, d'attention à l'autre, à sa présence.
On reste pourtant dans une phase d'amour narcissique, compétitif, où on doit plaire.
Michel Houellebecq a bien parlé de cela dans ses romans. Il montre le lien profond entre la difficulté à nous aimer et la fin des communautés. Finalement, dans les sociétés qui les pratiquent, des mariages arrangés parviennent à susciter l'amour : des gens forcés de s'aimer finissent par s'aimer, parce qu'il y a les parents, la pression de la communauté et tout l'amour qui descend de d'eux vers l'individu. Mais nous n'avons plus l'appui de toute une équipe pour nous aimer. L'individu est isolé, il cède à un hédonisme égoïste, il ne pense qu'à multiplier les relations, il n'arrive pas à aimer parce qu'il ne parvient pas à sacrifier son temps ou son espace. Et cela se double d'une énorme compétition narcissique. Nous avons besoin de nous rassurer sur une valeur que ne nous accorde plus une identité nationale ou religieuse bien définie. Donc c'est l'autre qui va nous la donner et à ce moment-là la compétition est très cruelle, on est dans l'accumulation du capital-séduction chez certains et à l'appauvrissement de ce capital chez d'autres.
Néolibérale, cette compétitivité ?
Il y a un intérêt objectif du système économique libéral à se jeter sur l'angoisse métaphysique de l'homme devant la mort. L'humilité, le fait de savoir qu'on ne vaut pas grand-chose, qu'on est des pauvres gens sur terre, si on en prenait conscience, ce serait une catastrophe pour le système économique actuel.
Ce qu'il faut donc, c'est redevenir un cur simple ?
C'est le titre d'un texte de Flaubert : une femme s'amourache d'un perroquet après avoir été abandonnée par tous les êtres qu'elle aimait, il y a là une simplicité, qui, à mon avis, serait dévastratrice pour le système dans lequel on vit. Mais la vérité de l'amour est dans cette simplicité, dans l'aveu que ce qui est le plus émouvant dans l'être humain, c'est cette capacité qu'il a à comprendre que la vie n'a pas de sens et d'ensemble s'en consoler. Et de s'en amuser : c'est une énorme libération, dans la mesure où nous n'avons vraiment pas de mission sur terre sinon inventer la vie. A deux.
Mais ça paraît plus gris .
On dégonfle un peu les chevilles ailées d'Eros, d'accord. Mais c'est le temps passé ensemble qui est grandiose. Le grand amour est celui qui a passé l'épreuve du temps. Rien ne nous tombera du ciel, ni fée, ni prince charmant : l'amour ça se construit. C'est quand l'amour dure qu'il commence à y avoir de l'unicité. C'est au moment où on cesse de frissonner de manière passionnelle, qu'on entre vraiment dans l'amour de l'unique. C'est toi et pas un autre : tu n'es pas substituable. Dans les promesses d'éternité je t'aime pour la vie , il y a de l'arrogance, un manque de simplicité, du romantisme. L'éternité se construit jour après jour.














