« Le Nord de l'Europe doit relancer l'activité »
WILLIAM BOURTON
jeudi 16 février 2012, 14:42
JEAN-MARC FERRY agence une sortie de crise en zone euro. Il plaide une politique solidaire et ciblée : relance au Nord, discipline au Sud. Ce qu'il appelle les « tours de rôle keynésiens ».
ENTRETIEN
Jean-Marc Ferry
Ancien professeur de philosophie et de science politique de l'ULB, Jean-Marc Ferry est aujourd'hui titulaire de la chaire de philosophie de l'Europe à l'université de Nantes. La question européenne traverse son uvre : « Discussion sur l'Europe », avec Paul Thibaud (Calmann-Lévy, 1992), « La Question de l'Etat européen » (Gallimard, 2000), « Europe, la voie kantienne » (Cerf, 2005).
Le philosophe français Jean-Marc Ferry est titulaire de la chaire de Philosophie de l'Europe à l'Université de Nantes ; il donne par ailleurs deux séminaires à Paris-Sorbonne sous le thème général « Philosophie de la crise ». Un observateur précieux en cette période de gros temps que traverse l'Union.
Comment analysez-vous cette crise qui frappe l'Europe ?
Disons que l'Europe est aux prises avec trois problèmes.
1) Problème de légitimation du projet européen, comme si le motif fondateur de la construction la paix s'était pour ainsi dire effondré avec le mur de Berlin. Cependant, la légitimation de relève est claire : la mondialisation : enrayer le risque d'une subversion des États par les marchés, du politique par l'économique. L'Europe est à la croisée des chemins. Quel est son rôle historique face à la mondialisation ? Adaptation économique ou reconquête politique ?
2) Problème de gouvernance économique, notamment en zone euro. On parle de « fédéralisme exécutif », un slogan qui fédère droite et gauche sur un malentendu. Les uns y voient une opportunité de transmettre les impératifs des marchés financiers aux budgets nationaux, les autres, une fenêtre pour des « Etats-Unis d'Europe », un fédéralisme fort.
3) Problème d'organisation des Pouvoirs publics de l'Union. Depuis Maastricht l'Union donne l'avantage au Conseil sur la Commission. La méthode intergouvernementale l'emporte sur la méthode communautaire. Un rééquilibrage est devenu nécessaire, si l'on ne veut pas d'une Europe néo-impériale, post-démocratique.
Les pays « sociaux-démocrates » grognent face à la politique d'austérité généralisée imposée par la chancelière Merkel. Ce qui est bon pour l'Allemagne n'est pas nécessairement bon pour le reste de l'Europe ?
Les Allemands exportent de façon offensive depuis dix ans, et la population a accepté de réels sacrifices de niveau de vie. Sous l'impulsion de Gehrart Schröder, ils ont souscrit au schéma des politiques de l'offre avec ses « désinflations compétitives ». L'industrie allemande a en outre fait le choix intelligent d'une spécialisation dans le haut de gamme. Cela réduit l'élasticité-prix de ses produits à l'exportation. On comprend donc que la chancelière soit inflexible sur une monnaie forte, voire surévaluée, outre que, symboliquement, l'euro prend le relais du deutsche mark.
Cependant, l'Allemagne a joué un jeu non coopératif et elle entend imposer aux « cigales » du Sud l'orthopraxie des disciplines budgétaires et monétaires. En dépit des convictions naguère affirmées de Nicolas Sarkozy, les États de l'Union se sont vu confisquer les outils de la politique budgétaire et monétaire, confiscation que l'Allemagne veut consolider par une inscription des « disciplines » dans les Constitutions nationales. Elles conviennent à sa situation dominante, mais elles sont inadaptées à la situation du Sud. Plus fondamentalement, est-il raisonnable d'agencer un pilotage automatique rigide à destination de sociétés nationales dont les situations sont fort hétérogènes ?
Cette doxa pourrait entamer la légitimité de la Commission jugée « aux ordres » de l'axe Berlin-Paris. On garde en mémoire, en Belgique, la rebuffade du ministre Paul Magnette envers le commissaire Olli Rehn
La Commission doit jouer son rôle, mais elle a, en effet, un problème de légitimité politique. Il est clair qu'aucun commissaire, pas même le tandem Barroso-Van Rompuy, ne fait le poids contre « Merkozy ». Jacques Delors préconise un retour à la méthode communautaire. Je suis d'accord. Mais à deux conditions. La première, c'est que l'on renonce à la dogmatique du fait accompli et de l'engrenage irréversible, indiscutable. Justifiée en son temps, cette rhétorique est devenue inappropriée et même détestable
Le duo Merkel-Sarkozy a, de fait, pris le pouvoir au sein de l'Union, au détriment de l'autre tandem, Barroso-Van Rompuy. Une situation temporaire, liée aux hommes et aux circonstances ou lourde et irréversible ?
« Lourde », oui. « Irréversible », j'espère que non. La seconde condition que j'évoquais serait que l'on réforme en profondeur le mode d'investiture du président de la Commission, faute de quoi il ne disposera pas de la légitimité politique requise pour assurer son autorité en tant qu'instance de coordination des politiques publiques des États membres. Imaginez que chacun des Vingt-sept se réunisse en Congrès et propose, chacun, un candidat à la présidence de la Commission ; que le Parlement européen en retienne dix, et que le Conseil en désigne un : la procédure serait suffisamment « dramatique » pour assurer un bon relais médiatique et procurer à l'élu une légitimité politique à hauteur de sa mission.
Certains plaident aujourd'hui pour « plus d'Europe » dans le sens d'un véritable pouvoir central fédéral. Pour votre part, cette perspective vous laisse plutôt perplexe. Pourquoi ?
Nous devons cesser de raisonner comme si l'Union européenne était un État fédéral inachevé. Le principe de l'Union est la concertation des États membres, non leur subordination à un État supranational ; c'est la coordination de leurs politiques publiques, non leur soumission à un carcan uniforme. La création d'une vaste zone monétaire induit une spécialisation économique. Même avec la meilleure gestion de ses finances, le Sud était voué à enregistrer des déficits de ses balances extérieures. Tôt ou tard, cela se paie d'un endettement. Les chiffres significatifs ne sont pas ceux des balances budgétaires, mais ceux les balances extérieures. Celles-ci se sont dégradées, au Sud, alors qu'avant 2008 Espagnols et Portugais étaient meilleurs élèves européens qu'Allemands et Autrichiens, quant au respect des critères de convergence.
Le discours moralisateur tenu par les zélotes d'une austérité pénitentielle est mystificateur. Le scandale n'est pas du côté des indisciplinés mais des hypocrites qui savent que l'excédent des uns a pour corollaire le déficit des autres, ainsi qu'Helmut Schmidt l'avait fait remarquer à ses compatriotes : tout le monde ne peut pas être exportateur net, et si tous engageaient la fameuse rigueur, tous seraient à genoux, en pleine récession économique.
Or nous avons la chance d'être dans une Union riche d'un acquis communautaire. Être membre de la zone euro engage une coresponsabilité qui implique une solidarité. Aujourd'hui, le Nord possède les atouts d'une relance économique. Il devrait consentir à des déficits budgétaires calculés, afin que le Sud puisse engager sans dommages sociaux le nécessaire rééquilibrage de ses finances publiques. « Rigueur, oui. Austérité, non ! », clame-t-on depuis les sociétés civiles. C'est le problème actuel : comment engager, comme il se doit, une politique de rigueur, sans que cela doive impliquer une cure d'austérité ?
Si l'on raisonne sur le schéma du grand État, le problème est sans solution. Si en revanche on réalise que nous sommes plusieurs en coresponsabilité solidaire, alors la solution s'indique d'elle-même : oui, le Nord doit maintenant « relancer » l'activité, ce qui permettrait au Sud d'honorer les fameuses disciplines. Son économie sera, on peut l'espérer, tirée en avant dans la mesure des exportations induites par les relances du Nord. C'est donc non pas une politique économique commune qui se recommande en zone euro, mais une politique économique concertée, coordonnée en tenant compte des situations différentes, au Nord et au Sud, et en distribuant en conséquence des « tours de rôle » keynésiens : relances d'un côté, coordonnées à des restrictions de l'autre. Point besoin d'un État fédéral. Il suffit d'une autorité de coordination, qui soit politiquement légitime. C'est le problème institutionnel actuel.














