« Les droits de l'homme sont méconnus en Libye »
BAUDOUIN LOOS
jeudi 23 février 2012, 13:41
ISABELLE DURANT est en Libye, à la tête d'une délégation des Verts européens. Un an après la révolution, elle estime qu'il fallait intervenir militairement, « malgré les pertes immenses ».
ENTRETIEN
Isabelle Durant
Secrétaire fédérale et porte-parole d'Ecolo de 1994 à 1999, vice-Premier ministre et ministre de la Mobilité et des Transports dans le gouvernement Verhofstadt Ier, Isabelle Durant est actuellement députée européenne et vice-présidente du Parlement européen.
TRIPOLI
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
Après quarante-deux ans de régime dictatorial sous le « guide » Mouammar Kadhafi, Tripoli a commencé une nouvelle vie. La capitale libyenne vient de vivre des heures de fêtes parfois frénétiques autour du 17 février, qui marquait le premier anniversaire du soulèvement parti de Benghazi, dans l'Est.
Une délégation des Verts du Parlement européen se trouve à Tripoli, emmenée par la Belge Isabelle Durant, vice-présidente de l'europarlement, qui a répondu à nos questions.
Vous en êtes déjà à votre second déplacement en Libye depuis la révolution...
Il est utile de venir sentir sur place la réalité du terrain, d'interroger les acteurs, ceux du CNT (Conseil national de transition), les comités locaux, les citoyens. En septembre, nous avions pu aller à Misrata, à Yefren (chez les Berbères), nous avions été témoins de l'exaltation populaire qui y régnait, et nous avons voulu revenir voir comment se présente la difficile reconstruction du pays. D'autant que nous avons été alertés par les rapports de MSF et d'Amnesty sur les très graves violations des droits de l'homme constatées ces derniers mois dont l'usage de la torture.
Voyez-vous plus clair ?
Nous venons ici avec bienveillance mais aussi lucidité et vigilance. Des milices non contrôlées détiennent des prisonniers dont le statut n'est pas clair ; il n'existe pour le moment aucune justice digne de ce nom. Le CNT manque de visibilité. A travers une série de rencontres avec des ministres, des responsables, des ONG, l'ONU, l'UE nous avons constaté une série de choses frappantes. Tout est à faire ! Et d'abord la problématique de la sécurité. La police n'est pas en place. Les milices jouent donc un rôle. Pour nous Européens, ce mot « milice » sous-entend la notion de « gang », d'exactions. Mais ici ces jeunes sont souvent perçus comme des héros, des combattants de la liberté même si cela n'excuse en rien les dépassements, voire les crimes de certains d'entre eux, qui doivent rendre des comptes. Ce sont ces groupes qui vont devoir assurer la sécurité des élections en juin !
Autre constat ?
Oui, à propos des migrants. Le choix de l'Europe avait été de faire de la Libye de l'ancien régime une zone pour repousser les Sub-Sahariens. Mais ils seraient désormais presque un million sur les 5 à 6 millions d'habitants ; certains sont victimes d'actes de racisme car Kadhafi utilisait des mercenaires d'Afrique noire. C'est un problème énorme ici. Il faudrait une sorte de régularisation et l'UE devrait aussi concevoir une autre politique, à définir avec les nouvelles autorités.
Ce pays va déjà connaître des élections en juin, n'est-ce pas trop tôt ?
En quelques mois, ce n'est pas évident car tout est à faire, depuis l'enregistrement des électeurs jusqu'au découpage électoral en passant par la répartition des bureaux de vote, la formation des assesseurs, la pondération des sièges en fonction des villes, régions et tribus, cela alors que les partis politiques, interdits sous Kadhafi, commencent seulement à se créer ! Moi qui m'étais occupée de la préparation des élections au Congo, je puis témoigner que la formation du personnel dans les bureaux de vote a une grande importance ; heureusement, l'ONU est de la partie avec son expertise.
Comment avez-vous trouvé vos interlocuteurs ?
Très conscients des problèmes et extrêmement déterminés à les résoudre. Les délais sont très courts donc les élections risquent d'être imparfaites mais il n'y a pas le choix, sinon le vide sera occupé par ceux qui possèdent les armes. Du reste, la problématique du désarmement est plus compliquée qu'il n'y paraît. Qu'offre-t-on à ces jeunes « héros » contre leurs armes ? Qui garantira la sécurité ? Cela se fera progressivement. Ils ont établi une commission qui a commencé à répertorier les combattants, leurs armes et aussi leurs souhaits : être enrôlés dans l'armée, la police ou revenir à la vie civile. C'est un bon point.
Comment êtes-vous reçue ici,
qu'attend-on de l'Europe ?
On reçoit d'abord d'intenses congratulations ! Sinon, ils ont des attentes claires à, propos du contrôle des frontières, sur la mise en place d'une société civile et de médias libres. Les droits de l'homme sont méconnus. Un ministre nous a expliqué qu'on pouvait parfois faire peu et bien : livrer des millions de « flyers » expliquant les droits de l'homme, des prisonniers, le droit à un procès équitable, etc. Cela ne nous coûterait pas cher et les fonds existent. J'ai été frappée par le phénomène des viols, une arme de guerre utilisée par les hommes à la solde de Kadhafi. Avec la tradition et la religion, les victimes ne portent pas plainte et c'est donc l'impunité. Heureusement, une ONG locale s'occupe de recueillir les témoignages. Il faut soutenir ce genre de projets.
Plus globalement, nous Européens avons-nous bien fait de soutenir cette révolte ?
Ce fut une décision lourde et difficile, surtout pour des pacifistes comme les Verts, même si cela était à la demande des Libyens. A ce stade, et sous réserve d'évolution négative, je dirais oui, malgré les pertes immenses : tous les Libyens que nous rencontrons sont tellement fiers de la liberté dont ils n'avaient jamais joui, c'est quelque chose de très fort. On ignorait l'ampleur du mépris de ce régime pour la dignité humaine ; ils sont d'ailleurs persuadés qu'ils auraient été massacrés si nous n'étions pas intervenus. En ce sens, notre responsabilité n'est-elle pas également engagée en Syrie ? Ne faut-il pas aider les rebelles syriens à se défendre ?
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