Bâtir des ponts », c’est ce que veut faire Bart De Wever, selon son discours de victoire dimanche soir. Et c’est logique, car en tant que leader incontesté du plus grand parti, il doit maintenant prendre l’initiative pour trouver un consensus. Du côté flamand, il est devenu l’acteur politique responsable pour la construction de ces ponts, comme le fut Leterme en 2007.
Au premier coup d’œil, on a l’impression qu’on bâtira plus rapidement le fameux pont éternellement controversé du Lange Wapper à Anvers qu’on ne jettera des ponts entre les positions communautaires de la N-VA et des partis francophones. Mais bien sûr, rien n’est exclu. De Wever veut déjà parler de BHV, ce qui, il y a deux mois, était encore exclu. C’est au moins déjà un premier coup de pelle.
Lorsque je rencontrai De Wever lundi matin très tôt dans les studios de la VRT-Radio 2 à Anvers, je dus repenser à notre première rencontre. C’était il y a huit ans à Vilvoorde, dans un autre studio, celui ou était enregistrée l’émission télé de la VRT « Trommels en Trompetten » de Marc Reynebeau. Tant pour lui que pour moi, c’était une de nos premières apparitions télévisées. Le sujet de l’émission était le nationalisme, un thème qui était au cœur de nos travaux académiques respectifs et sur lequel nous avions une opinion assez divergente.
Il avait entre-temps traduit sa vision en engagement politique. Quelques mois plus tôt, la N-VA avait été créée comme le successeur radical et de droite de la Volksunie. Sa figure de proue était Geert Bourgeois, mais dans les coulisses, De Wever jouait déjà un rôle important, notamment en ayant largement écrit le programme du parti.
Cela me frappa directement durant l’émission : De Wever était, en plus d’un intellectuel, un talent politique. Un excellent débatteur surtout. Et très rationnel. Il s’opposait alors déjà avec force à l’image du nationaliste flamand romantique en culotte courte qui agite le drapeau flamand sur le Groeningenkouter chaque 11 juillet.
Il ne tenait pas un discours nationaliste-flamand traditionnel, qui assoit la nécessité d’autonomie flamande sur l’existence d’une nation, d’un peuple, d’une identité ou d’une culture flamande. En somme, pas le type de discours que tenait quelqu’un comme Luc Vandenbrande, ministre-président flamand CD&V, au cours des années nonante. Lorsqu’on demandait à Vandenbrande en quoi consistait précisément cette identité flamande, il donnait des réponses confuses, mais elle était en tout cas la raison impérative d’une grande réforme de l’État. De Wever comprit qu’en se basant sur un tel discours, on ne développe plus un parti politique viable. Cette nation flamande est une question de foi. Si on n’y croit pas, on ne sera pas vite convaincu. Mais un non-nationaliste peut par contre être convaincu par une analyse rationnelle. Cela vaut, par exemple, pour le discours de De Wever sur le fait que la Belgique est un pays composé de deux démocraties : une flamande et une francophone. Le propos est peu nuancé, mais relève une vérité, vu l’absence de partis nationaux, d’élections nationales, de médias nationaux, etc. Finalement, je suis assez d’accord avec cette analyse de base de Bart De Wever. C’est sur la solution qu’il faut y donner que nous divergeons assez fondamentalement. La solution à long terme proposée par De Wever ne me semble ni praticable ni souhaitable.
Bien entendu, De Wever était et reste un nationaliste, qui assiste par exemple encore chaque année au Vlaams Nationaal Zangfeest. Mais qui sait aussi parfaitement comment s’adapter à une société qui évolue.
D’aucuns, surtout du côté francophone, commettent l’erreur de ne pas bien écouter le discours de De Wever et par conséquent de ne pas y apporter une réponse intellectuellement étayée. J’en vis à nouveau une belle illustration la semaine passée pendant le débat entre De Wever et Louis Michel, que le Standaard et Le Soir avaient organisé à l’Ancienne Belgique. Michel fut très passionné, mais attaqua seulement De Wever sur le fait qu’il est nationaliste (avec comme point culminant le reproche que De Wever représente une « solitude triste »). On peut bien sûr mettre en avant que derrière le discours rationnel se cache un nationaliste et que le nationalisme a beaucoup de défauts. Mais Michel campa dans ce procès d’intention sans engager le débat sur le fond sur les arguments de De Wever, prêchant bien sûr uniquement pour les convaincus (concrètement pour les francophones dans la salle).
De manière un peu similaire, les attaques des partis flamands contre la N-VA pendant la campagne électorale se cantonnèrent à l’accusation : vous êtes pour le séparatisme. Une remarque qui n’est pas inexacte, mais on débattit à peine sur la vision et les arguments de fond de De Wever. Le summum fut le VLD qui parvint à se présenter comme une N-VA light sur le plan communautaire et à s’inscrire dans la stratégie de De Wever en embrassant subitement la fiction juridique du « confédéralisme ». Même Groen !, qui a sans doute fondamentalement la vision la plus opposée à la N-VA en ce qui concerne la réforme de l’État, n’a pas vraiment osé la mettre en avant et se tint au discours que leur point de divergence avec les autres partis était les bons contacts avec leur parti frère, Ecolo. Un argument pertinent, mais pas une vision fondamentale et détaillée sur le fédéralisme.
Mais revenons au printemps 2002. Autant je voyais en De Wever un talent politique, qu’il deviendrait l’homme politique le plus populaire en Flandre ne me serait jamais venu à l’esprit. Car son discours était assez intellectualiste. Bien sûr, il s’adaptait déjà à son public. Mais la N-VA la jouait aussi intellectualiste et sérieuse à cette époque-là. C’était le temps de Steve Stevaert et des beaux garçons et des belles filles de l’époque violette très médiatique. Et des émissions télévisées qui leur allaient comme un gant. Le genre d’émissions introduites et défendues notamment par Siegfried Bracke à la télévision publique. Bracke, tenu comme premier responsable par des intellectuels flamands pour le « verkleutering » ou l’infantilisation de l’information politique à la VRT. La N-VA s’opposa à cette culture médiatique. Geert Bourgeois, surtout, la détestait. La N-VA proposait aux responsables des autres partis de s’engager tous ensemble à ne pas participer à des émissions de divertissement.
Personne ne pouvait alors soupçonner que Bart De Wever deviendrait mondialement connu en Flandre quelques années plus tard grâce au jeu télévisé « De Slimste Mens ter Wereld » ou qu’il trônerait en couverture de P-magazine avec sa main sur la frêle épaule de Miss Belgique. Et encore moins que Siegfried Bracke tirerait une liste pour la N-VA.
Le discours de De Wever devint peu à peu moins intellectualiste, il prit davantage de contours anti-establishment et populistes. Et il devint plus simpliste et donc plus vendable. Et en même temps moins radical-communautaire, moins séparatiste. Une évolution nette, un « virage », si vous préférez, dans le profil et le discours de la N-VA qui devint entre-temps la Liste De Wever. De Wever parvint ainsi à redessiner l’entièreté du spectre de droite de la carte politique flamande et à attirer tout aussi bien les électeurs du centre droit chrétien, de la droite libérale, de la droite populiste et de l’extrême droite. Et probablement aussi certains de gauche. Je voyais aussi l’évolution chaque fois que je le rencontrais durant ces années.
Mais en 2002, je n’aurais pas pu soupçonner que je reverrais De Wever huit ans plus tard, un matin de printemps, dans les studios radio de la VRT à Anvers pour y commenter sa victoire tsunami aux élections fédérales de la veille. De Wever certainement pas non plus.
Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois.