L’éléphant et les alouettes
mardi 01 mars 2011, 12:02
Jean-Paul Marthoz
Journaliste et essayiste
Depuis l’explosion des rébellions dans le monde arabe, les diplomaties occidentales multiplient les communiqués saluant l’éclosion de la démocratie sur des terres qui semblaient condamnées par le destin à subir éternellement l’autoritarisme militaire ou l’obscurantisme religieux.
Ces déclarations, certaines plus sincères que d’autres, ne peuvent masquer, toutefois, l’inquiétude et les contrariétés qui prévalent aujourd’hui dans les milieux politiques, économiques et militaires occidentaux qui avaient soutenu les régimes déchus.
Après des années d’accommodement, l’heure n’est pas au mea culpa, mais au recadrage du passé. Des diplomates qui adoraient jouer au golf avec les tyrans en fuite se targuent désormais de leurs faits d’armes démocratiques et rappellent à leurs détracteurs, évidemment mal intentionnés, qu’ils avaient « même » rencontré quelques dissidents pourtant bien encombrants.
De Washington à Bruxelles, de hauts responsables revendiquent aussi l’appui que des institutions officielles avaient accordé, durant les années de dictature, à une poignée de journalistes, de juristes ou de syndicalistes indépendants. En réalité, les démocraties ont souvent adopté à l’égard du monde arabe la diplomatie du pâté d’éléphant et d’alouettes : un éléphant de Realpolitik, quelques alouettes d’éthique. Une approche asymétrique qui a joué en faveur du statu quo et aux dépens des démocrates, sans prévoir le scénario du changement ni contribuer à préparer une relève ordonnée.
Ainsi, depuis sa création en 1983, la « National Endowment for Democracy », une institution financée par le Congrès américain, a multiplié les projets d’appui à la démocratie dans le monde arabe, même dans les pays autoritaires alliés des Etats-Unis. Pendant ce temps-là, l’armée et les services secrets américains équipaient et entraînaient les forces de sécurité des régimes autoritaires.
L’Union européenne a largement adopté ce « modèle » : tandis que les ministres européens se bousculaient dans les palaces de Tunis et du Caire et que leurs fabricants d’armes commerçaient avec l’Arabie Saoudite ou la Libye, quelques fonctionnaires, soigneusement parqués dans les corrals réservés aux droits humains, et quelques diplomates engagés ou mieux avisés, s’efforçaient d’aider les démocrates et les dissidents.
Cette politique, selon ses défenseurs, exprimerait la volonté des Etats démocratiques de chercher la meilleure voie possible entre le monde tel qu’il est et le monde qu’ils disent souhaiter. C’est parfois le cas : ainsi, les rapports du département d’Etat révélés par WikiLeaks ont montré que certains hauts responsables n’étaient pas dupes de la nature des satrapies arabes et qu’ils préconisaient de s’en distancier.
Toutefois, à l’instar de collègues européens, d’autres membres du pouvoir américain ont défendu des dictateurs. En 2010, toujours selon les révélations de WikiLeaks, l’ambassade américaine à Bahreïn a même passé son temps à discréditer les organisations de défense des droits humains Freedom House et Human Rights Watch, qui dénonçaient les discriminations et la répression.
Aujourd’hui, le revirement rhétorique est radical. Les promesses des démocraties occidentales se multiplient, comme s’il fallait gommer au plus vite ces décennies de complaisance qui ont entaché les bannières de la liberté.
En s’engageant à soutenir la démocratie en Tunisie et la transition en Egypte, en sanctionnant le régime de Kadhafi, l’Europe et les Etats-Unis se distinguent sans conteste des gouvernements qui ne pipent mot. Ils se singularisent surtout de ceux qui, à l’image des caudillos latino-américains Castro, Chavez et Ortega, se réjouissent de la chute des alliés arabes de l’Occident mais prennent la défense du tyran libyen, au prétexte que ce dernier serait « révolutionnaire et anti-impérialiste ».
Cependant, les pays démocratiques ont-ils vraiment tiré les leçons de leurs incohérences ? L’appui aux dictateurs « modérés » du monde arabe n’a pas été une aberration, mais bien la politique par défaut de l’Union européenne et des Etats-Unis. Elle a trouvé sa justification dans des calculs économiques et stratégiques, mais elle a aussi révélé des complicités empressées et des copinages déplacés, à mille lieues de ce qu’exige la raison d’Etat.
Au « syndrome du tapis rouge » illustré par l’affaire Michèle Alliot-Marie, s’est ajoutée, chez certains, une inquiétante connivence politique avec des gouvernements autoritaires, comme si leur adhésion à la démocratie n’était pas une conviction universelle et intangible mais une convenance ou une contingence marquées par la géographie et l’histoire.
Jusqu’ici, à Washington comme à Bruxelles, l’évocation d’une politique étrangère éthique, brandie pourtant comme une valeur essentielle, a été le plus souvent réservée aux discours de fin de banquet ou aux séances académiques, tandis que les « choses sérieuses » étaient confiées à des diplomates, à des marchands et à des militaires prêts à « mettre les mains dans le cambouis », c’est-à-dire à courtiser, voire à célébrer, des dictateurs.
Les événements récents imposent un retour à la décence et à la cohérence. Ils exigent aussi que les pays démocratiques réfléchissent sérieusement à la conception et à la mise en œuvre d’une politique qui, sans cynisme ni naïveté, concilie au mieux les valeurs de leur société et les intérêts d’Etat.
Ce changement de logiciel devrait, idéalement, s’inspirer de l’éthique de la conviction et se référer aux grands principes dont les démocraties se réclament, mais il se justifie tout autant par l’éthique de la responsabilité et le principe de réalité.
A force de contredire leurs paroles par leurs actes, les Etats-Unis et l’Europe ont abandonné un des leviers de leur influence internationale. En valsant avec des dictateurs, ils ont livré un argument de poids aux puissances émergentes – la Chine, l’Inde, la Russie – qui cherchent à évacuer les droits humains de la sphère des relations internationales et tirent parti des « hypocrisies de l’Occident ».
La réponse à ce défi n’est pas de se ranger à leurs arguments et d’entrer ainsi, avec plus ou moins de gêne, dans leur jeu. Il s’agit, au contraire, comme l’écrivait James Rule dans la revue new-yorkaise Dissent, « d’articuler une vision distincte », de marquer clairement sa différence et de faire de celle-ci un atout dans le grand réaménagement du monde.














