La cristallisation de février
mercredi 04 janvier 2012, 14:19
Serge July, cofondateur de « Libération », éditorialiste à RTL.
L'élection présidentielle au suffrage universel est une passion française, qui non seulement a traversé toutes les crises, mais qui n'a cessé de se renforcer. Le choix par plus de 40 millions d'électeurs d'un monarque républicain est devenu le cur battant de la vie politique nationale depuis 1965. A la fin du mois de février, les sondages donneront des tendances fiables sur le résultat, depuis que cette élection se tient au printemps, à la suite du décès du président Pompidou le 2 avril 1974. Et depuis 1981, l'élection s'est tenue régulièrement en avril-mai.
Une anecdote personnelle. Au début de 1981, une partie de l'équipe du quotidien Libération, le quotidien issu de Mai 68 dont j'étais le directeur, souhaitait se libérer d'une organisation trop inspirée du gauchisme du début des années 70. Il fallait donc arrêter le quotidien le temps de le refonder. Les sondages étaient unanimes et l'affaire sur le plan électoral paraissait entendue : Giscard serait réélu et Mitterrand encore une fois battu. L'arrêt est voté à la majorité le 21 février et Libération fait l'impasse sur la campagne présidentielle. Quelques jours après cette décision, le publicitaire Jacques Séguéla, l'inventeur de « La force tranquille », me téléphone pour me signaler le premier sondage, un Sofres donnant Mitterrand gagnant au deuxième tour à 52 %. Le journal transformé est reparu le 13 mai 1981. Depuis, j'accorde beaucoup d'importance aux sondages de la fin février.
En 81, l'opinion a commencé à cristalliser dans la deuxième quinzaine de février, alors même que François Mitterrand avait consacré les semaines précédentes à voyager en Chine et aux Etats-Unis notamment. Il était alors dans l'évitement de la confrontation avec le Président candidat, jusqu'à son entrée tardive mais fracassante en campagne le 7 mars. Pourtant l'élection à cette date était en partie jouée.
L'élection de 1995 se joue également en février. La droite est divisée, de manière singulière puisqu'elle oppose le RPR au RPR, Jacques Chirac à Edouard Balladur. Le candidat de gauche s'appelle Lionel Jospin. L'événement de février, c'est la chute météorique de la maison Balladur, qui avait dominé tous les mois précédents. Il traverse le mois de février en baisse, 32 % d'intentions de vote au premier tour fin janvier, 23 % le 21 février et 17 % début mars.
Le croisement entre sa courbe et celle du maire de Paris a lieu entre la fin février et les premiers jours de mars : Jacques Chirac lemporte. Même chose en 2002, où la courbe de Lionel Jospin subit en février-mars un déclin irrésistible. Le Président et son Premier ministre sont encore à égalité début février, les deux courbes baissent mais celle de Lionel Jospin baisse plus vite que celle de son adversaire : à 22 % en moyenne en février il passe en avril à 17-18 %. Jean Marie Le Pen ne le double que dans les heures qui précèdent le premier tour.
En 2007, le mois de février est tout aussi décisif. Nicolas Sarkozy réalise en moyenne sur le mois 32 % et Ségolène Royal 26. Ils ne bougeront plus qu'au 22 avril, date du premier tour où l'ancien ministre de l'Intérieur affiche 31,18 % et Ségolène Royal 25,8 %.
Pourquoi février ? Depuis celle de 1981, les Français se sont accoutumés au caractère printanier de l'élection. Dans ce long processus, il y a plusieurs moments qu'ils connaissent bien, depuis la maturation des ambitions, les rivalités et la désignation des candidats, la déclaration de candidature du président qui a lieu en général à la fin mars jusqu'à la confrontation directe d'avril. En février tout est sur la table, juste avant le choc frontal. Février c'est le « turning point » dans la chimie présidentielle, qui transforme des opinions encore fluides en cristaux, qui solidifie des humeurs.
Avant février la pâte électorale n'a pas encore levé. L'expérimentation des personnalités et des idées qui a duré des mois grâce aux sondages et aux batailles propres à chaque camp s'achève en janvier. A la fin février, à 7 à 8 semaines du premier tour, à la veille de l'entrée des principaux candidats dans les arènes médiatiques, dans des rassemblements comptant parfois des dizaines de milliers de personnes, la présidentielle a déjà basculé dans la fabrication des opinions.
L'épreuve de 2012 ne va pas échapper pas à ce rythme. Pourtant cette campagne est à nulle autre pareille. La crise économique et financière, un début de récession et d'austérité, avec 10 % de chômeurs, un pays qui broie du noir avec à la clé une probable dégradation du AAA, qui sera terrible sur un plan symbolique pour l'idée que les Français se font de l'ego national, une crise européenne débouchant sur des abandons de souveraineté qu'il faut dissimuler tant l'Europe fait peur, un président candidat qui reste impopulaire, mais sans cesse en mouvement, et un candidat de gauche champion d'automne des sondages qui tente d'opposer une sérénité à la versatilité du sortant.
A tout moment une mauvaise surprise peut intervenir. C'est le paysage le plus incertain qui soit. Et pourtant le mois de février 2012 verra, comme à chaque fois, le début de la cristallisation des opinions.














