Match à quatre
mercredi 18 janvier 2012, 13:43
Serge July
Cofondateur de « Libération », éditorialiste à RTL
Verdict des premiers sondages de 2012 : ils ne sont plus deux à prétendre à la finale, mais quatre et ça change tout. Nicolas Sarkozy et François Hollande plus Marine Le Pen et François Bayrou. Tous les autres sont distancés, les petits candidats flirtant même avec l’invisibilité.
Les voiles lepéniste et centriste ne cessent de gonfler les projetant à la hausse dans les sondages. Les premiers sont entre 24 et 28 %, avec un avantage pour François Hollande toujours favori devant Nicolas Sarkozy, les seconds entre 13 et 20 %. Avantage à Marine Le Pen qui mène devant le solitaire du centre. Mais c’était avant la perte du AAA par l’agence Standard’s & Poor.
Un seul A vous manque et toute la face de la campagne en est changée. Cette dégradation sanctionne des années de laxisme budgétaire mais aussi les décisions économiques à contresens mises en œuvre par Nicolas Sarkozy.
Malgré ses engagements, ses professions de foi sur la défense de cette note financière qu’il avait « totemisée », il aura donc échoué. Ce n’est pas simplement le chef de l’Etat qui est dévalué, mais la parole politique. Que ce chantre du volontarisme ne soit pas parvenu à conserver le triple A, donne des vernis de légitimité à de nombreux discours sur l’impuissance des formations politiques classiques. Marine Le Pen, François Bayrou et même Jean-Luc Mélenchon, le leader du Front de gauche, tous trois devraient progresser dans les prochaines vagues de sondages.
Jean-Luc Mélenchon est par ailleurs l’auteur d’un petit livre politique à succès, Qu’ils s’en aillent tous, synonyme en cravate et drapeau rouge de « sortez les sortants », le slogan traditionnel de la colère impuissante.
Toute cette effervescence, c’est le retour de bâton de la campagne présidentielle victorieuse de Sarkozy en 2007 qui avait électrisé le pays sur le retour du politique. Une espérance vite déçue qui motive depuis sa persistante impopularité. Toute déception des attentes concernant les premiers rôles provoque ipso facto une montée des contestataires du système bipartisan, version hard avec Marine Le Pen et version soft avec François Bayrou.
Depuis novembre, François Hollande, le favori, campe sur un faux plat : trois mois après sa désignation par la primaire de gauche, il est parvenu à garder la tête de la compétition à un niveau assez élevé de 27-28 %. Sa tactique a consisté à « laisser Nicolas Sarkozy boxer dans le vide », pour reprendre en l’adaptant, la formule de François Mitterrand en 1980, qui justifiait ainsi ses voyages en Chine et aux Etats-Unis en janvier-février 1981, alors qu’il n’était pas favori. La faiblesse persistante des opinions positives en faveur de Nicolas Sarkozy sert de coussin d’air au candidat socialiste. Le lancement de sa campagne proprement dite devant les grandes foules militantes, aura lieu le 22 janvier au Bourget. Puis le 26 il sera l’invité du France 2 dans le cadre de l’émission « Des paroles et des actes ».
Le président candidat, à l’inverse, s’est beaucoup dépensé en multipliant les cérémonies de vœux. Pour neutraliser un bilan discutable, pour décrédibiliser son adversaire socialiste et pour donner à nouveau envie de voter pour lui, il a planifié une fin de mandat de rattrapage. Objectif : faire tambour battant et in extremis les réformes qu’il n’a pas faites auparavant. C’est l’objet du sommet social du 18 janvier. Lui aussi a rendez-vous avec les Français, 3 jours après François Hollande, le 29 janvier pour une émission de télévision sur mesure destinée à présenter ce qui devrait ressembler beaucoup à l’agenda 2010 de Gerhardt Schröder, qui avait permis de remettre l’Allemagne à l’endroit.
Nicolas Sarkozy entend bien au passage vampiriser le programme de François Bayrou qui affiche lui aussi un agenda de réformes : François Mitterrand en 1988 avait pillé le programme de Raymond Barre qui ne s’en était pas remis.
Dans la dernière semaine de janvier, la campagne sera enfin lancée, pour aborder ce fameux mois de février où les opinions présidentielles des Français commencent à cristalliser. Les deux principaux candidats ont une difficulté : depuis la perte du Triple A, pas un seul électeur n’a la moindre illusion, ils annonceront du sang et des larmes, avec ou sans ruban, avec plus ou moins de justice. S’ils traitent les électeurs en adultes, la confrontation des projets peut faire retomber la contestation ; et le duel Sarkozy-Hollande aura bien lieu. Il opposera alors les deux meilleurs orateurs de la République, et la gauche à la droite : un grand classique. Si la déception l’emporte sur les attentes, un candidat contestataire pourrait réussir à s’imposer au deuxième tour.
Les fantômes du 21 avril 2002 hantent de nouveau la compétition électorale. 21 avril à l’endroit, c’est-à-dire comme en 2002, avec élimination de la gauche, et à l’envers avec l’élimination de Nicolas Sarkozy. Si François Bayrou parvenait au second tour, son élection n’est pas à exclure : la victoire de « l’union des hommes de bonne volonté » de droite et de gauche supposerait un effondrement de Nicolas Sarkozy et une campagne calamiteuse du candidat socialiste. Pour l’instant, ce n’est pas le scénario le plus probable.
Une seule certitude, la seule qui ne sera pas élue c’est Marine Le Pen : son adversaire quel qu’il soit la ferait battre. Trois candidats seulement peuvent être élus en mai prochain : Nicolas Sarkozy, François Hollande et François Bayrou.














